Charge judiciaire contre l’article 2.1 (« l’itinéraire ») du règlement P-6 et le travail du SPVM

Aujourd’hui marque vraisemblablement le début de la fin de l’article 2.1 de l’infâme règlement municipal P-6, qui porte une atteinte sérieuse au droit de manifester à Montréal depuis mai 2012. Nous avons argumenté en décembre devant la Cour supérieure que ce règlement, en plus d’être inconstitutionnel, est simplement écrit tout croche, et nous avons ici une preuve supplémentaire de la pertinence de cette affirmation, ainsi qu’une condamnation sans équivoque de la manière dont le SPVM et la Ville de Montréal gèrent leur fardeau de preuve quand vient le temps d’arrêter du monde qui n’ont absolument rien fait de mal.

Avant l’adoption même des amendements au règlement P-6, beaucoup d’intervenants de la société civile, dont le Barreau du Québec, avaient émis de sérieuses réserves quant au règlement. Avant la décision d’aujourd’hui, des centaines d’accusations en vertu du règlement P-6 ont déjà été abandonnées ou se sont conclues par des verdicts de non-culpabilité devant les tribunaux. Dans quelques mois, il n’est pas impossible que la Cour supérieure reconnaisse le caractère inconstitutionnel des dispositions du règlement P-6 ajoutées en 2012. Plusieurs recours collectifs sont également déjà en cours afin de chercher réparation face aux injustices subies, y compris relativement à la manifestation concernée par le non-lieu d’aujourd’hui (22 mars 2013). Malgré tout ceci, l’administration Coderre défend le règlement P-6 bec et ongle et a même refusé la production d’un réel bilan d’application qui considèrerait d’autres perspectives que celle de la police.

Il est grand temps que la Ville cesse de se foutre des libertés civiles, reconnaisse son erreur, se débarrasse d’un règlement toxique qui laisse beaucoup trop de marge de manœuvre au SPVM, et qu’elle ordonne la fin des arrestations de masse et de la culpabilité par association qu’elles impliquent.

Vous trouverez le jugement complet en attachement à la suite du communiqué de presse ci-bas.

COMMUNIQUÉ DE PRESSE – POUR DIFFUSION IMMÉDIATE

Décision judiciaire majeure dans la lutte contre le Règlement P-6

MONTRÉAL – 9 février 2015

Le Comité légal de l’Association pour une solidarité syndicale étudiante (ASSÉ) souhaite exprimer sa joie suite à une victoire sans précédent dans la contestation judiciaire du Règlement sur la prévention des troubles de la paix, de la sécurité et de l’ordre public, et sur l’utilisation du domaine public (Règlement P-6). Dans une décision rendue le 9 février 2015, le juge de la Cour municipale de Montréal, Randall Richmond, a acquitté trois personnes arrêtées le 22 mars 2013 lors d’une manifestation étudiante. Ce sont au total 294 personnes qui avaient été arrêtées cette même journée. Celles-ci étaient accusées d’avoir enfreint l’article 2.1 du Règlement P-6, relatif à l’obligation de divulguer l’itinéraire, et s’exposaient à une amende de 637$.

Or, dans cette décision sans précédent, le juge Richmond a donné raison sur toute la ligne aux défendeurs qui se représentaient seuls. Ce jugement constitue une critique virulente de la gestion des manifestations faite par le SPVM. Celui-ci a déploré les violations commises par deux “hauts-gradés” du SPVM, sous les ordres du haut-commandement. Ceux-ci ont falsifié de la preuve en signant de fausses attestations sur les constants d’infraction des accusés. Selon le juge : “La banalisation de cette violation de la loi par des officiers supérieurs du Service de police de la Ville de Montréal est ahurissante. Non seulement la procédure risquait de faire condamner des innocents, elle ébranle sérieusement la confiance qu’on peut avoir dans la preuve documentaire qui est utilisée chaque année dans des milliers de poursuites pénales.”

Le juge Richmond a décidé d’acquitter les accusés sur plusieurs bases légales. Premièrement, il a statué que l’article 2.1 ne constitue pas une infraction pénale. Par conséquent, il devient juridiquement impossible de condamner des personnes en vertu de cette disposition. La Ville de Montréal a tenté de plaider qu’une telle décision aurait pour conséquence d’acquitter les 1200 personnes arrêtées en vertu de cet article. Le juge a rejeté cet argument. Pour lui, “la justice doit être faite, peu importe les conséquences”. Ce faisant, on peut s’attendre à ce que toutes les autres personnes arrêtées en vertu du même article soient acquittées au cours des prochains mois.

Deuxièmement, le juge a aussi accepté les arguments des défendeurs qui affirmaient que même si l’article 2.1 créait une infraction, celui-ci s’applique uniquement aux personnes ayant participé à l’organisation de la manifestation. Par conséquent, le juge a reconnu qu’une personne qui est présente ou qui participe à une manifestation dont l’itinéraire n’a pas été divulgué ne peut pas être arrêté en vertu de P-6. Ce faisant, cet élément de la décision vient renforcer la conclusion selon laquelle le SPVM a arrêté arbitrairement des milliers de manifestants-es depuis le printemps étudiant.

Soulignons que cette décision majeure a pu être possible grâce au réseau d’entraide et de solidarité qui s’est développé parmi les milliers de personnes arrêtées lors de manifestations, et ce à travers plusieurs villes du Québec.

Contact média

Richard-Alexandre Laniel 514-690-2988
Lynda Khelil 514-690-5113


Jugement complet: décision 22 mars 2013 – rejet de l’accusation et non-lieu

Charge judiciaire contre l’article 2.1 (« l’itinéraire ») du règlement P-6 et le travail du SPVM

Chroniques de la répression ordinaire (II): Cécile Riel (@frogsarelovely)

[Originellement publié sur Ricochet le 23 Janvier 2015]

Cet article poursuit une série de témoignages de répression policière et juridique vécue dans le contexte de la grève étudiante de 2012 et de ses suites. Bien que ces témoignages relatent des expériences particulières qui méritent en elles-mêmes d’être connues, ils exemplifient aussi fréquemment des modus operandi utilisés par les agents de l’État lorsqu’ils et elles se croient en position légitime de réprimer. J’espère que la connaissance de ces modus operandi nous aide à l’avenir à les reconnaitre, à les dénoncer et à les renverser.

Préliminaires

Cécile Riel est une militante de 57 ans. Elle s’implique depuis longtemps dans diverses causes, concernant notamment les droits des femmes, le système correctionnel ainsi que l’itinérance. Après des études en criminologie, elle œuvre pour divers organismes communautaires liés à ces mêmes causes. Outre une implication au sein du Parti québécois du temps de René Levesque, elle s’implique résolument à l’extérieur des structures institutionnelles officielles.

Contre la hausse des frais de scolarité, elle participe à quelques-unes des premières manifestations montréalaises au début du mouvement étudiant de contestation de 2012. Comme c’est le cas de plusieurs, c’est le traitement réservé aux étudiants et étudiantes par le SPVM et, par-dessus tout, la perte de l’œil droit de Francis Grenier (à la suite de l’explosion d’une grenade assourdissante, le 7 mars) qui l’amènent à participer aux manifestations de façon plus assidue, et particulièrement aux manifestations nocturnes. Comme plusieurs, elle passe d’une certaine appréhension envers le SPVM à une crainte aiguë à la suite d’une agression (le 25 avril, elle est gazée, plaquée par terre par un policier du Groupe tactique d’intervention, et elle reçoit des coups de pied), et à une absence finale de crainte, désensibilisation conséquente à l’exposition répétée à la violence policière. Comme plusieurs, elle tente initialement de raisonner avec les policiers et policières afin de leur faire comprendre la démesure de leurs interventions, pour finalement cesser presque toute communication avec ceux-ci.

Très tôt, elle se met à photographier ce qui se passe durant les manifestations, et éventuellement à le rapporter sur Twitter (jouant ainsi un rôle similaire à celui qu’elle avait tenu durant Occupy Montréal en 2011). Son apport à la documentation de la lutte augmente durant l’été 2012, une époque où les manifestations nocturnes deviennent moins populeuses, et moins étudiantes. Avec d’autres, elle souhaite «tenir le fort» jusqu’à un retour souhaité des masses d’étudiants et étudiantes à l’automne, et son compte Twitter (@frogsarelovely) devient autant une source d’information privilégiée sur ce qui se passe dans la rue qu’une manière d’affirmer que celle-ci continue toujours d’être occupée, soir après soir.

De la circulation et de ses entraves

Au cours de l’été 2012, donc, alors que la participation aux manifestations nocturnes diminue, la répression s’intensifie, ceci permettant cela. Les irréductibles sont dûment profilés: les agents attitrés aux manifestations (dont la nouvelle mouture de la Brigade urbaine − «Une vraie police des manifs», titrait glorieusement Le Journal de Montréal du 17 juillet) sont en mesure d’interpeller les manifestants et manifestantes par leur petit nom (dont Cécile) et mentionnent à l’occasion d’autres détails personnels (p. ex., dans le cas de Cécile, sa date de naissance) pour que tout le monde sache qu’il ou elle est bien fiché. Commentaires désobligeants («Heille, Cécile, pourquoi tu vas pas te coucher, tu vois pas que t’es trop vieille pour être ici?»), menaces, dispersions, mini-souricières, accusations individuelles, tout y passe pour casser ceux et celles qui n’auraient pas compris qu’il est temps de passer à autre chose. Les jeunes étudiants et étudiantes sont particulièrement visés au début, mais éventuellement tout le monde ou presque y passe.

Cet article, adopté en 2000 afin de se prémunir contre des actions de blocage d’autoroute par les camionneurs, interdit à quiconque «au cours d’une action concertée destinée à entraver de quelque manière la circulation des véhicules routiers sur un chemin public, [d’]en occuper la chaussée, l’accotement, une autre partie de l’emprise ou les abords ou [d’]y placer un véhicule ou un obstacle, de manière à entraver la circulation des véhicules routiers sur ce chemin ou l’accès à un tel chemin». Un alinéa précise qu’il ne s’applique pas aux défilés et manifestations «préalablement autorisées par la personne responsable de l’entretien du chemin public à la condition que le chemin utilisé soit fermé à la circulation ou sous contrôle d’un corps de police». Dans les débats parlementaires, le ministre des Transports de l’époque, Guy Chevrette, ne semble pas certain si la personne responsable est la municipalité, le ministère des Transports ou la police (ceux et celles qui veulent manifester «vont chercher le permis de la police», dit-il, avant d’être corrigé par Yvan Bordeleau, député de l’Acadie: «Le permis de la municipalité?»). Il faudra néanmoins attendre 11 ans après son adoption et quelques verdicts de non-culpabilité à des accusations criminelles d’attroupement illégal pour que l’article 500.1 soit appliqué à une manifestation. L’heureuse élue fut bien entendu la manifestation organisée par le Collectif opposé à la brutalité policière: 239 personnes furent arrêtées le 15 mars 2011. Elles furent reconnues coupables en 2014, mais la cause est toujours en appel relativement à la constitutionnalité de l’article. Depuis 2012, les corps policiers préfèrent usuellement appliquer les règlements municipaux anti-manifestations dont ils disposent (dont le célèbre règlement P-6 de la Ville de Montréal) sauf lorsque les manifestations que l’on souhaite réprimer se déroulent à l’extérieur des juridictions municipales (par. ex., les ponts, les autoroutes), mais cette règle comporte plusieurs exceptions. Deux concernent Cécile.

Alors qu’elle documente la manifestation de nuit du 2 juillet 2012, Cécile et quelques autres personnes sont poussées de la rue vers le trottoir par une escouade à vélo et prises en souricière. On leur remet une contravention de 494$ en vertu de l’article 500.1 avant de les relâcher. Le 20 août, vers la fin d’une manifestation de nuit presque arrivée à terme (c’est-à-dire au parc Émilie-Gamelin), un peloton de policiers du groupe d’intervention jaillit d’une fourgonnette et entoure Cécile. Le but de cette opération violente et dramatique est de lui remettre une seconde contravention en vertu de l’article 500.1, non pas pour le soir même, mais pour trois jours plus tôt, le 17 août à 22 h 35. Mais que s’est-il passé exactement, le 17 août à 22 h 35?

Cécile est sur le trottoir avec des ami-e-s après une manifestation nocturne qui s’est terminée, selon le SPVM, à 22 h 09. Elle attend d’autres amis qui discutent avec des policiers. Soudainement, un policier du groupe d’intervention sprinte en direction d’une personne plutôt âgée et que personne n’avait vue auparavant dans l’objectif supposé de l’interpeller. (L’histoire ne dit pas ce qui arrive de ce «manifestant».)

Elle se rappelle peu de ce qui s’est passé par la suite. Les douleurs dureront plusieurs mois, et après quelques semaines, elle sera presque incapable de bouger durant quelques jours. Voici ce qui s’est passé, le 17 août 2012 à 22 h 35, et qui par la mystérieuse alchimie de la répression s’est vu transmuté en une contravention pour avoir «entravé», sur une chaussée où elle ne se trouvait pas, un «véhicule routier» qui était en fait un policier.

«Pow»

Quelques jours plus tard, le 23 août, Cécile attend avec un petit groupe le début de la manifestation nocturne. L’agent Alexandre Viau (matricule 4408), escorté par une demi-douzaine de policiers de l’escouade urbaine, surprend Cécile et lui annonce furieusement qu’il l’arrête pour menaces de mort envers un policier. Alors que Cécile est menottée, l’agent Viau prend le téléphone de Cécile directement dans la poche frontale de sa chemise, et on fouille son sac sur place. Pendant ce processus, l’agent Viau glousse de joie: «Tu retourneras plus dans les manifs, c’est ta dernière manif!» Il refuse de rendre son téléphone à Cécile: «Plains-toi, plains-toi à mon boss, plains-toi au boss de mon boss, plains-toi au maire, plains-toi à n’importe qui, vas-y, vas-y, tu veux-tu gager que y’a rien qui va se passer, tu veux-tu gager, tu veux-tu gager?» scande-t-il répétitivement, comme un enfant.

Cécile cesse toute communication avec l’agent Viau, qui conserve son téléphone. Une fois parquée dans une voiture de police où il n’y a aucune place pour ses jambes, on lui lit ses droits. Au centre opérationnel, on fait un inventaire de ses biens, que Cécile refuse de signer puisqu’il ne mentionne aucunement son téléphone. Le préposé demande au policier accompagnant Cécile pourquoi cette dernière n’a pas son téléphone, ce qu’il sait, mais l’agent reste silencieux. Heureusement pour Cécile, un autre agent moins expérimenté arrive au bon moment et dit au préposé que le téléphone est en possession de l’agent Viau et qu’il doit le ramener à la fin de son quart de travail. On lui donne une couverture avant de l’envoyer dans une cellule froide en attente de la visite d’un inspecteur qui décidera de son sort vers 2 h 30 (il est approximativement 22 h).

L’inspecteur se présente éventuellement. Il demande à Cécile de signer l’approbation de sa condition (demeurer à 100 mètres de l’agent Viau en toutes circonstances) pour quitter sa cellule. Cécile demande à l’inspecteur où se trouve son téléphone, ce dernier la rassure, il est en leur possession. Cécile demande à le voir. L’inspecteur repart, enragé. Il revient quelques minutes plus tard: «On a un problème.» Le téléphone serait dans un coffre-fort que personne ne pourrait ouvrir avant le mardi suivant. (Nous sommes le jeudi soir.) De toute façon, plaide-t-il, ils peuvent prendre tout ce qui se trouve sur son téléphone et l’utiliser contre elle, et si elle ne signe pas, elle passera la fin de semaine en prison. Cécile refuse de partir sans son téléphone. L’inspecteur part, revient: «Si on pouvait ouvrir le coffre, on le ferait», plaide-t-il à la recherche de la sympathie de sa détenue. Cécile refuse à nouveau. L’inspecteur part, revient: «Si on trouve quelqu’un pour venir ouvrir le coffre, est-ce que tu vas signer?» Elle accepte. Vers 5 h du matin, l’inspecteur annonce qu’ils sont en possession du téléphone. Cécile insiste pour le voir, vérifie qu’il fonctionne bien et que rien n’est endommagé. Elle signe et on la libère. Elle doit retourner au centre opérationnel le 30 août pour empreintes digitales et photographies, ce qu’elle fera.

Entre son arrestation du 23 août et le 7 septembre, date de la première étape préliminaire de son procès (la rapidité des procédures s’expliquant par la propension du système de justice à s’activer automagiquement lorsqu’un policier est en cause), Cécile n’a absolument aucune idée ni des faits allégués derrière la gravissime accusation de menaces de mort envers un policier, ni qui elles concernent. Elle se demande si c’est à cause des slogans qu’elle chante dans les manifestations. Le 7 septembre, Cécile apprend que les faits allégués se seraient produits la veille de son arrestation, le 22 août. Mais que s’est-il passé, le 22 août?

Avec quelques dizaines de milliers de personnes, Cécile prend part à la grande manifestation mensuelle du 22. À la suite de la manifestation, alors qu’elle marche dans le Vieux-Montréal avec des ami-e-s, une escouade à vélo, dont fait partie l’agent Viau, passe près du groupe. Cécile lui demande pourquoi il n’est pas déguisé en «black bloc», référence à la ressemblance entre l’escouade urbaine, toute vêtue de noir, et les participants à cette tactique. L’agent Viau lui répond: «Attends, toi, à soir», sur un ton qui aurait pu être celui d’une blague. Un peu plus tard, coin Ste-Catherine et St-Denis, Cécile revoit l’agent Viau avec d’autres policiers. Elle tente avec ses amis d’identifier un autre policier (l’agent Daniel Théorêt, matricule 1306) qui, le 18 août, a lancé un manifestant âgé par terre avant de l’accuser de voies de fait sur un policier et d’entrave au travail d’un policier. Se faisant, comme ses amis, elle pointe vers les policiers, tant vers l’agent Viau que vers les autres. Selon l’agent Viau, seule Cécile pointait, et elle pointait lui seul. Ses doigts auraient imité la forme d’un pistolet. Elle aurait même dit «pow», ce qu’il aurait même entendu de l’autre côté de la rue.

À la suite de cet incident, Cécile doit s’informer de la présence de l’agent Viau dans les manifestations et les quitter s’il y est, les manifestations étant petites et 100 mètres étant beaucoup de mètres. L’agent Viau est souvent, très souvent attitré aux manifestations, et Cécile doit les quitter à plusieurs reprises. Elle réussit quand même à manifester à l’occasion, y compris les 22 mars et 5 avril 2013 où elle sera arrêtée comme quelques centaines d’autres en vertu du règlement municipal P-6, qui rendent illégales les manifestations qui ne collaborent pas avec les forces policières en leur remettant à l’avance leur itinéraire et en s’assurant qu’il soit respecté.

La «justice»

Le 11 avril 2013, Cécile comparait pour faire face aux accusations de menaces de mort contre l’agent Viau. Malgré qu’elle soit pauvre, l’aide juridique lui a été refusée selon l’argument, si on veut appeler la chose ainsi, que c’est sa première offense et qu’en pratique elle ne risque pas la prison. Rappelons qu’en théorie, du moins, l’accusation de menace «de causer la mort ou des lésions corporelles à quelqu’un», article 264.1 (1) a) du Code criminel, peut mener à 5 ans de prison si elle est traitée comme un acte criminel, et à 18 mois si elle est traitée comme une infraction. Me Denis Poitras, qui a toujours son droit de pratique à l’époque, représente Cécile gratuitement. L’agent Viau est présent, Cécile ne le reconnaît même pas. Me Anne Joncas-Côté, procureure de la Ville de Montréal, représente l’agent Viau. Alors que le procès est en pause, Me Poitras approche Cécile et lui annonce qu’après discussion, Me Joncas-Côté aimerait lui faire une proposition en échange d’un plaidoyer de culpabilité à des accusations réduites. L’histoire ne dira pas sous quel chef d’accusation, puisque Cécile interrompt Me Poitras avant qu’il puisse finir d’expliquer l’offre: pas question de faire un «deal».

Me Poitras retourne discuter avec Me Joncas-Côté. Il revient, sourire aux lèvres. L’agent Viau quitte la salle en colère. «Je pense qu’ils n’ont pas de preuves.» Face au juge, Me Poitras dit quelques mots, Me Joncas-Côté affirme que la Ville n’a pas de preuves, le juge prononce l’acquittement. C’est fini. Cécile est heureuse, puis furieuse. Dans d’autres circonstances (si elle avait été plus jeune, si elle avait eu plus à perdre, si elle avait été plus insécure, si elle avait eu un autre avocat…), elle aurait pu plaider coupable. Elle pense surtout aux jeunes étudiants et étudiantes qui, pour avoir manifesté comme elle, jouent leur avenir dans des procédures de cette espèce.

Avant de conclure l’histoire de Cécile, permettons-nous quand même le temps d’une phrase pour prendre acte du fait qu’une procureure de la Ville de Montréal, engagée au service de ses citoyens et citoyennes, a demandé à une citoyenne de cette même ville de plaider coupable en sachant n’avoir aucune preuve envers celle-ci.

On peut trouver ceci aberrant, mais ce n’est pas une aberration. C’est ainsi que les choses se font. L’histoire ne dit pas si les procureurs et procureures de la Ville de Montréal sont évalués au «rendement», ce qui expliquerait beaucoup mais ne justifierait rien.

Aujourd’hui, après plusieurs incidents de brutalité policière, donc, une accusation de menaces à l’endroit d’un policier, deux arrestations et accusations en vertu de l’article 500.1 du Code de la sécurité routière (une abandonnée, l’autre rejetée par le juge) et seize rendez-vous en cour relatifs à ces trois accusations; après trois arrestations de masse et accusations en vertu du règlement municipal P-6 (la troisième et dernière fois lors de la manifestation contre Enbridge du 10 octobre 2013) dont l’issue légale est toujours inconnue − après tout ça, donc, Cécile Riel manifeste toujours.

Pour aider ou en savoir plus

Contribuez à la campagne de financement de la Ligue des droits et libertés et du Collectif opposé à la brutalité policière afin d’en appeler du jugement sur la constitutionnalité de l’article 500.1 du Code de la sécurité routière, partie intégrante de l’arsenal légal utilisé par les corps policiers québécois pour réprimer les manifestations pacifiques.

La publication de cet article aurait été impossible sans le travail exceptionnel de documentation de Marco Simonsen-Sereda, un homme à la mémoire et au cœur immense. Je le remercie, ainsi qu’Ethan Cox, pour avoir soulevé jadis le traitement réservé à Cécile dans les pages de Rabble. Je remercie également l’équipe du journal Le Devoir, en particulier Marie-Andrée Chouinard, ainsi que le projet Mégaphone Montréal qui ont conjointement facilité une première prise de parole publique sur ces événements.

Pour plus d’informations sur l’article 500.1, deux références indispensables: le travail historique réalisé par Moïse Marcoux-Chabot, De la route à la rue: histoire politique d’un instrument de répression policière et l’analyse historico-légale de Maxime Fournier, Arrestations massives : l’article 500.1 C.S.R..

Chroniques de la répression ordinaire (II): Cécile Riel (@frogsarelovely)

AUJOURD’HUI ET L’ITINÉRAIRE

AUJOURD’HUI ET L’ITINÉRAIRE

Hey, faut qu’on se parle.
À propos de l’itinéraire, encore.
(Si ça ne vous intéresse pas, attendez, c’est un peu un prétexte.)

Comme vous le savez probablement déjà, il a été remis aux services de police de Montréal et de Québec.
Bien entendu, ça gosse.

Pour une première raison très prévisible, tellement que si vous la trouvez familière en commençant à la lire vous pouvez presque certainement sauter tout de suite au prochain paragraphe, c’est à ce point-là qu’Anarchopanda radote: les règlements anti-manifestations sont iniques, nous devons leur désobéir, et tant que ces règlements sont en fonction, ne pas soumettre l’itinéraire est un important geste de résistance. C’est aussi un geste de solidarité envers les participant-es des manifestations moins bon enfant (COBP, 1er Mai anticapitaliste, etc.) qui se sont fait-es arrêter et maltraiter à répétition pour, Anarchopanda vous le déclare solennellement, sweet fuck all. Une manière de dire que si ce monde-là c’est des esties de crotté-es réprimables, bien nous aussi.

Mais, vous savez quoi, c’est même pas la chose qui gosse principalement Anarchopanda quant au fait que le trajet a été remis pour aujourd’hui. Quel est le problème?

Commençons par nous entendre sur quelque chose: ce gouvernement-là, qu’on soit cinquante ou huit cent mille dans les rues aujourd’hui, il s’en contre-câlisse. On pourrait le refaire douze samedis de suite qu’il s’en dodécâlisserait, okay?

Puisque personne à jeun et presque personne sous influence ne manifesterait aujourd’hui pour « faire plier le gouvernement », Anarchopanda présume que ce n’est pas pour ça que vous manifestez, mais probablement pour vous convaincre mutuellement que vous êtes une estie de grosse gang en estie. Qu’y’a quelque chose qui est sur le point d’allumer. Que c’est peut-être quelque chose comme le tiers du début d’une vraie lutte.

Parce que c’est bien d’une lutte qu’on parle, si c’est gagner qui vous intéresse. Parce ce gouvernement-là, qui s’hécato-câlisse de ce que vous pensez, si on veut le faire changer d’idée, on a beau être aussi pacifiste qu’un moine jaïn, reste qu’il va falloir leur rendre la vie désagréable et probablement leur donner la chienne, ne serait-ce qu’un petit brin.

L’affaire c’est que s’avance comme fer de lance de toute cette belle lutte-là un certain mouvement syndical de votre accointance, qui débarque avec sa grosse machine, ses billions d’autobus, son gros crisse de système de son, son stage avec, je sais pas, j’aurais dis Loco Locass mais post-piste cyclable on est plus sur de rien, et qui te dis que cette fois, c’est sérieux, que cette fois-ci, on sait que c’est dur à croire, mais qu’ils sont prêts à se battre pour de vrai, qu’ils ont fait de la lutte à l’austérité une vraie priorité. Qui te demande de te ranger derrière ses leaders en arrière de sa bannière de tête et d’avancer.

Anarchopanda ne pense pas, ne pense honnêtement pas, que le mouvement syndical n’est qu’une gang de sales corpos sur le point d’instrumentaliser une lutte contre l’austérité afin de se donner du leverage pour leur négo, bien qu’il comprendrait que vous le pensiez. Il pense honnêtement que ces gens-là veulent aider le monde, et qu’ils et elles y croient pour vrai. Mais que voulez-vous, la vie est ainsi faite que pour gagner, il ne suffit pas d’y croire.

Si donc c’est pour être une vraie lutte (et si on veut gagner, c’est pour être une vraie lutte), et si on veut la gagner, cette vraie lutte, Anarchopanda est prêt à mettre sa main au feu que vous savez autant que lui qu’à court ou moyen terme, il faudra désobéir. À des injonctions, à des lois spéciales, et peut-être à des lois pas spéciales aussi. Vous savez autant que lui qu’à un moment donné à quelque part, on va avoir deux choix: désobéir ou choker.

Et c’est exactement là qu’il est, le malaise d’Anarchopanda avec l’itinéraire d’aujourd’hui.

Comment peut-on raisonnablement croire qu’un mouvement syndical qui n’est pas foutu de désobéir au plus insignifiant des règlements municipaux, alors que tout le monde qui sait quelque chose sait qu’il ne sera jamais appliqué passé une certaine masse critique de manifestant-es, que tout le monde sait que cette masse critique sera largement dépassée aujourd’hui, et que tout le monde sait que la police réprime chichement ces jours-ci à cause de son opposition au projet de loi 3, alors que, somme toute, c’est comme si Dieu avait aligné les étoiles pour qu’elles épèlent « TU PEUX DÉSOBÉIR AUJOURD’HUI, FRONT COMMUN, ÇA CÂLISSE RIEN » dans le firmament… le mouvement syndical, donc, qui ne daigne pas désobéir à un règlement municipal à coût nul aujourd’hui va désobéir dans quelques mois à des vraies grosses lois quand ça va faire vraiment mal?

Vraisemblablement il n’est pas nécessaire d’être religieux pour croire aux miracles.

Alors, mes ami-es, le gant est lancé. Après la manifestation d’aujourd’hui, commençons à organiser la désobéissance et progressivement à l’exercer, ou rentrons à la maison et jardinons. Le reste ne servirait qu’à nous donner une bonne conscience que nous ne mériterions aucunement, n’ayant pas été aptes à mettre en oeuvre le minimum nécessaire afin de préserver le peu de solidarité sociale que conservent encore nos institutions publiques en attendant d’élaborer autre chose, ayant abandonné les gens qui en ont besoin en pâture au capital.

AUJOURD’HUI ET L’ITINÉRAIRE

Chroniques de la répression ordinaire (I): Jennifer Bobette

[Originellement publié sur Ricochet le 8 Novembre 2014]

Cet article débute une série de témoignages de répression policière et juridique vécues dans le contexte de la grève étudiante de 2012 et de ses suites. Bien que ces témoignages relateront des expériences particulières qui méritent en elle-mêmes d’être connues, ils témoigneront aussi fréquemment de modus operandi utilisés par les agents de l’état lorsqu’ils se croient en position légitime de réprimer. J’espère que la connaissance de ces modus operandi nous aide à les reconnaitre à l’avenir, à les dénoncer et à les renverser.

Préliminaires

Jennifer Bobette est une artiste de cirque et une organisatrice de concerts punk dans la vingtaine. Elle demeure à Montréal. Il y a de cela quelques années, alors qu’elle organise des concerts au défunt Café Chaos, elle est dans le collimateur des policiers du Poste de quartier 21 (Ville-Marie) du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) qui lui demandent déjà « quels tickets on va te donner aujourd’hui? ». Elle en reçoit un pour avoir crié à un musicien qu’il avait oublié son amplificateur (bruits audibles), un autre pour avoir fumé une cigarette devant le Café Chaos avant un concert (obstruer la voie publique), un autre pour avoir jeté une cigarette par terre (jeter des déchets sur la voie publique). Elle reçoit aussi quelques contraventions en lien avec l’affichage de ses concerts, contraventions plus salées qu’envers d’autres afficheurs de sa connaissance de quelques centaines de dollars, et incluant systématiquement la confiscation totale de son matériel, ce qui n’est pas usuel.

À cette époque, Jennifer ne manifeste pas régulièrement, sauf en ce qui concerne les manifestations annuelles organisées les 15 mars par le Comité opposé à la brutalité policière (COBP) contre cette brutalité et les 1er mai par la Convergence des luttes anti-capitalistes (CLAC) contre l’exploitation capitaliste des travailleurs et des travailleuses. Elle manifeste pacifiquement, et ne se masque pas. Au printemps 2012, elle se joint comme tant d’autres au mouvement de contestation et participe régulièrement aux manifestations nocturnes. Toujours pacifiquement, toujours sans se masquer. Lorsque les choses s’enveniment, plus souvent qu’autrement en réaction à des interventions policières, elle quitte les lieux. Elle n’est jamais arrêtée.

De la participation à l’implication

Vers la fin 2012, Jennifer commence à s’impliquer en tant que sympathisante de divers collectifs, dont le COBP. Elle souhaite notamment contribuer à démystifier ce dernier en mettant de l’avant d’autres aspects de son travail que la manifestation du 15 mars, comme l’organisation de vigiles ou de concerts bénéfice pour les arrêté-es, les ateliers d’éducation populaire, la distribution de la brochure « Surprise! On a des droits! ». Puisque les femmes sont souvent sous-représentées dans ces comités, elle souhaite également mettre de l’avant une perspective féministe en leur sein.

Avec 2013 vient le retour en force de l’arrestation de masse, technique utilisée à plusieurs reprises en 2012 (et avant) mais délaissée par le SPVM suite à l’arrestation de masse du 23 mai (518 arrestations). La manifestation contre la brutalité policière du 15 mars 2013, qui procède malgré une tentative du SPVM de tuer la manifestation dès le point de départ, mène à deux souricières regroupant 297 personnes arrêtées en vertu du règlement P-6 de la Ville de Montréal. Jennifer, comme plusieurs sympathisant-es du COBP, ne réussit pas à se rendre au point de départ de la manifestation, des policiers bloquant les points d’accès. Jennifer est arrêtée avec 278 autres personnes lors de la manifestation contre le règlement P-6 du 5 avril, en vertu du même règlement. Aucun geste criminel ne fût commis durant cette manifestation: le SPVM, bouchant toutes les issues autour du parc Émilie-Gamelin sauf celle menant au lieu de l’arrestation de masse de la manifestation étudiante contre l’austérité du 22 mars (approximativement 300 arrestations, toujours aucun acte criminel), piégea les manifestant-es après qu’ils et elles aient marché quelques fois autour du parc. Elle fût également arrêtée avec 446 autres personnes le 1er mai 2013, toujours en vertu du règlement P-6. Après une première tentative de souricière dès le départ de la manifestation, les policiers réussissent à encercler le groupe près de leur point d’arrivée, le club 357C, devenu symbole de la collusion entre élus et corporations.

De l’implication au profilage politique

C’est dans le contexte de ces manifestations, plus petites que celles de 2012, et de leurs prises en souricière que les policiers commencent à associer Jennifer au COBP.En chemin vers la manifestation du COBP de cette année, un policier demande à Jennifer si elle est prête pour « sa » manifestation. Après le discours de Jennifer au début de la manifestation, les policiers lui arrachent son mégaphone et le confisquent, sans aucune accusation reliée à ce geste, une pratique récurrente d’année en année. 288 personnes, incluant Jennifer, sont prises en souricière après avoir tourné un coin de rue sans qu’aucun acte criminel n’ait été commis, ostensiblement en vertu du règlement P-6, en réalité parce que le SPVM a choisi, selon les propres termes de son porte-parole Laurent Gingras, d’interrompre la manifestation « pour des raisons stratégiques et en raison de l’historique du mouvement ».

Le 3 avril, lors d’une manifestation contre l’austérité pendant laquelle Robert Fransham, un enseignant retraité à vélo, subit des blessures à la suite d’une charge de l’anti-émeute, un policier de l’escouade urbaine dit à un autre: « Elle à s’appelle Bobette, faut la watcher. » Le 17 avril, lors d’une autre manifestation contre l’austérité, un policier pénètre seul dans la manifestation et dit à Jennifer: « Bobette, oublie pas, on te surveille, à un moment donné on va te pogner. »

Du profilage à la répression

La prophétie se concrétise lors de la manifestation anticapitaliste du 1er mai 2014 organisée par la CLAC. Redoutant une prise en souricière initiale de la manifestation, ce qui s’est effectivement produit (140 arrestations en vertu de P-6), le COBP est responsable d’une deuxième manifestation partant du métro Papineau, manifestation à laquelle Jennifer participe. Cette manifestions est également prise en souricière, coin Plessis et Ste-Catherine. On extrait Jennifer en premier de la souricière, et après lui avoir remis une contravention en vertu de P-6, un policier l’avertit que si elle manifeste à nouveau, elle aura une contravention de seconde offense en vertu du même règlement (1000$ à 2000$ d’amende, contre 500$ à 1000$ pour une première offense, suite aux modifications au règlement en juin 2012; avant , l’amende minimale était de 100$.) Personne d’autre dans la souricière ne reçoit cet avertissement.

Accompagnée de membres du média citoyen CUTV, elle va rejoindre une troisième souricière, un contingent de la deuxième manifestation qui s’était temporairement joint à la manifestation syndicale du 1er mai. Il n’a plus de manifestation, mais l’anti-émeute repousse néanmoins Jennifer, l’équipe de CUTV et les quelques militant-es présent-es en solidarité avec les arrêté-es durant une dizaine de minutes, jusqu’à un parking situé à plusieurs coins de rue de la souricière. Éventuellement, l’anti-émeute quitte et est remplacée par le peloton présent à la deuxième souricière, lors de l’arrestation récente de Jennifer. Celle-ci ne redoute rien: il n’y a plus de manifestation, elle ne manifeste pas, elle n’est même pas dans la rue. Soudainement, un énorme policier se détache du peloton et sprinte vers Jennifer, qui lève les mains. Plaquée au sol, le mégaphone que Jennifer a dans son sac à dos se brise (littéralement) sur son cou. Elle perd connaissance.

Les policiers la trainent par terre, elle reprend connaissance en sentant des coups sur son estomac et ses côtes. On l’amène à l’écart pendant que l’anti-émeute écarte passants et médias. Un policier lui dit: « tu sais Bobette, depuis le temps qu’on veut te pogner, ce soir tu vas passer au cash. » Elle est seule avec eux.

Interlude

Les détails du reste de ce que Jennifer a vécu le 1er mai 2014 doivent être passés sous silence pour l’instant, l’affaire étant devant les tribunaux. S’il plaît à l’univers que quelque vérité puisse sortir de ce processus, on devrait y apprendre que Jennifer a été violentée par des agents du SPVM alors qu’elle était en état de détention; qu’on l’a injuriée de diverses manières, notamment par des propos à saveur homophobe; que certains de ces propos injurieux faisaient référence à des événements de la vie privée de Jennifer qui démontrent que des policiers se tiennent informés sur celle-ci, notamment par Facebook; qu’on l’a menacée d’accusations criminelles n’existant pas de fait; qu’on ne lui a ni lu ses droits ni donné la possibilité de contacter un avocat; qu’on l’a photographiée et fouillée illégalement; qu’on l’a maintenue inutilement dans des positions de stress; qu’on a confisqué son premier constat d’infraction et par la suite relâchée sans aucune preuve physique de son arrestation. Nous devrions y apprendre, globalement, que Jennifer a été torturée physiquement et psychologiquement par le SPVM.

Jennifer va rejoindre des ami-es dans un bar où elle perd connaissance, on l’amène à l’hôpital: traumatisme crânien, entorse cervicale. Plusieurs couches de vêtements ont réussi à protéger Jennifer des autres coups.

Un malheur ne vient jamais seul

Le 7 mai 2014, Jennifer laisse son collier cervical chez elle et se présente à un rassemblement en solidarité avec les victimes de brutalité policière, co-organisé par le COBP et l’Association pour une Solidarité Syndicale et Étudiante (ASSÉ) en réponse, entre autres choses, à la sus-mentionnée brutalité subie par Robert Fransham lors de la manifestation du 3 avril. Plusieurs douzaines de policiers entourent le petit rassemblement statique. Un peloton de policiers incluant plusieurs l’ayant déjà intimidée se place derrière Jennifer, qui malgré sa panique réussit à livrer son discours. Moins d’une semaine après ce rassemblement, le chef de ce peloton, au volant d’une fourgonnette du SPVM, croise Jennifer sur la rue St-Denis et lui demande comment elle va. Jennifer mets ses écouteurs et continue son chemin, le policier continue de la suivre pendant environ un kilomètre avant de la laisser tranquille.

Le 17 juin 2014, pendant qu’un feu est allumé par des employé-es municipaux en face de l’Hôtel de ville de Montréal et que les policiers font hurler les sirènes de leurs véhicules de service, Jennifer est convoquée à la Cour municipale pour une étape préliminaire de la contestation de la contravention qu’elle a reçu lors de la manifestation du 5 avril 2013. Alors que quelques deux cent personnes sont entassées dans le lobby du premier étage de la Cour en attendant d’avoir accès à la salle d’audience, un des policiers qui a arrêté Jennifer le 1er mai 2014 se présente, convoqué pour une autre cause. Les personnes assemblées, incluant Jennifer, se mettent à scander un slogan contre la police, le policier salue Jennifer avant de traverser la foule, qui le laisse passer. Jennifer quitte le lobby peu de temps après. Une demi-heure plus tard, alors qu’elle fume une cigarette sur les marches de la Cour, une femme lui dit qu’un peloton d’anti-émeute fait le tour du bâtiment, à sa recherche. Jennifer ne la croit pas. Deux minutes plus tard, tout juste après qu’un homme lui annonce qu’elle est en train de se faire encercler, plusieurs policiers surgissent de l’intérieur de la Cour et l’empoignent pour l’amener à l’intérieur. Des amis empoignent Jennifer pour empêcher ceci, elle leur demande de la lâcher parce que son cou blessé est douloureux, les policiers la lâchent avant qu’un second groupe de policiers l’empoignent et l’amènent à l’intérieur, où ils l’accotent contre le mur. Le même policier qui a arrêté Jennifer le 1er mai et l’a salué le jour même arrive et insiste pour prendre l’affaire en charge. Il lui passe les menottes et l’amène dans une fourgonnette du SPVM avant de lui annoncer qu’elle est arrêtée pour intimidation d’une personne reliée au système de justice: lui-même.

La fourgonnette du SPVM fait le tour de la Cour municipale pendant environ une demi-heure. On la parade, arrêtant à chaque policier rencontré.

« Heille, check qui on a pogné. » « Nice catch! »

Elle est détenue durant quatre ou cinq heures, puis relâchée avec promesse de comparaitre et la condition de ne pas communiquer avec le policier qui insistait tout juste pour l’arrêter. Déjà deux étapes préliminaires du procès intenté contre elle par l’agent qu’elle aurait intimidé se sont déroulées.

Le présent

Jennifer, nous l’avons déjà dit, a souffert d’un traumatisme crânien lors de son arrestation du 1er mai 2014, et son entorse cervicale a été reconnue « sévère » par la suite. Elle a du porter un collier cervical durant un mois, prendre des anti-inflammatoires pendant deux mois. Une partie du dommage est permanent, et Jennifer n’est toujours pas en mesure de pratiquer son métier. Elle fait des cauchemars et fige lorsqu’elle voit une voiture de police. Selon la psychologue qui la suit depuis quelques mois, elle est atteinte d’une « paranoïa justifiée » de la police. Elle a depuis vécu d’autres incidents de profilage lorsqu’elle circule seule au centre-ville de Montréal ou qu’elle manifeste, ce qu’elle fait moins qu’avant. Elle lutte toujours contre la brutalité policière, et poursuivait la Ville de Montréal pour 85 000$ suite aux événements du 1er mai. Suite aux événements subséquents, elle poursuit la Ville pour 100 000$.

Pour en savoir plus ou aider

Jennifer se raconte dans ce magnifique court documentaire de G.A.P.P. A. et MADOC.

Jennifer parle de profilage politique suite à la première du documentaire (Courts Critiques 3, 14 Octobre 2014, durant le Festival du Nouveau Cinéma).

Contribuez à la campagne de Jennifer pour aider à sa défense.

Chroniques de la répression ordinaire (I): Jennifer Bobette

Lettre ouverte à ceux et celles qui manifesteraient contre P-6 si seulement nous donnions notre itinéraire comme des gens raisonnables

[Originellement publié dans le journal Le Devoir du 1er Novembre 2013.]

Chers alliés, chères alliées,

Puisque vous manifesteriez contre le Règlement sur la prévention des troubles de la paix, de la sécurité et de l’ordre publics, et sur l’utilisation du domaine public — ou Règlement P-6 — particulièrement dans sa version amendée en 2012 sous le régime Tremblay si seulement nous donnions notre itinéraire comme des gens raisonnables, permettez-moi de postuler que pour vous, P-6, dans sa version actuelle, n’est pas acceptable dans le cadre d’une société libre et démocratique; qu’il porte atteinte à des droits autrement plus importants que celui prétendu de jouir de sa bagnole au centre-ville (parce qu’à pied ou en vélo ça circule toujours très bien); qu’il menace au moins toute manifestation spontanée ou organisée horizontalement et sans service d’ordre ainsi que toute manifestation avec itinéraire désirant circuler dans des circonstances déplaisant au SPVM ou déviant pour quelque raison de son trajet; qu’il sera éventuellement déclaré inconstitutionnel et donc illégal par la lucidité de quelque tribunal.

De votre côté, soyez assurés que je vous crois sincères dans votre volonté de nous aider à ne pas attendre la fin de ces longues procédures pour décapiter le règlement P-6; que je comprends aussi votre crainte d’arrestation en vertu de ce dernier, de blessures lors de la fermeture de la souricière qui vous attend, de détention à la fraiche durant plusieurs heures sans grand espace pour bouger et sans accès à de l’eau ou à des toilettes; que j’imagine que vous n’avez pas particulièrement de béguin pour la fouille, le menottage au dos avec des tie-wraps trop serrés, l’identification photo et vidéo sans votre autorisation, le parachutage à l’autre bout de la ville et la libération après la fermeture du métro; que vous ne reluquez pas particulièrement l’idée que l’on vous considère comme une matière à gérer au milieu d’un paquet de gens ne faisant tous et toutes qu’exécuter leurs ordres, esquivant ainsi la nécessité de justifier le moindre de leurs décrets; que vous auriez préféré, si vous aviez été à ma place le 22 mars 2013, assister à votre concert de Nick Cave & the Bad Seeds plutôt que de risquer d’avoir à débourser 637$ en amende.

Qui ne vous comprendrait pas? Certainement pas moi.

Alors vous avez peur, pour vous-mêmes et peut-être pour nous aussi, comme j’ai moi-même peur ou peut-être un peu plus, et vous aimeriez que nous donnions notre itinéraire — juste une petite fois, puisque ce n’est pas coutume — afin de vous sentir aptes à marcher à nos côtés pour dénoncer ce règlement inique. J’ai peur de devoir être le porteur d’une bien mauvaise nouvelle : itinéraire ou pas, vous devriez avoir peur.

Vous savez peut-être, en effet, que beaucoup de manifestations n’ayant pas remis leur itinéraire ont néanmoins été «tolérées» («négligées»?) par le SPVM en 2013.  Vous savez probablement que certaines d’entre elles qui défilaient sur le trottoir (1) ou dont le parcours était soit évident (2), soit inexistant (3) furent réprimées ou sérieusement menacées de l’être. Il suffit en effet au SPVM de passer de l’article 2.1 (sur l’itinéraire) à l’article 2 du même règlement pour que toute manifestation troublant ou menaçant la paix selon le « bon » jugement du SPVM soit réputée digne d’être réprimée par des arrestations de masse.

Alors la question à vous poser avant de venir manifester si vous ne désirez pas que votre liberté d’expression s’achète au prix des traitements décrits ci-haut n’est pas « va-t-on donner l’itinéraire? », mais « les responsables du SPVM jugeront-ils que nous troublons ou allons troubler la paix, selon leur compréhension de ce que cela signifie? ». Peut-être jugeront-ils que non, ou pas suffisamment pour justifier une intervention. Peut-être fonderont-ils ce jugement sur la base de facteurs comme le nombre de manifestants et de manifestantes, l’effectif policier disponible, la météo. (4) Peut-être aussi, qui sait, sur la base du fait que la cause ne les visera pas trop personnellement, ne rappellera pas trop 2012, ne sera pas trop  anticapitaliste; que la manifestation sera assez discrète à leur goût, qu’elle se tiendra loin des grandes artères commerciales; que beaucoup des personnes présentes seront — comme vous peut-être, qui sait — considérées par les constables sur place comme des membres constructifs de la société et donc dignes d’un respect qu’ils et elles n’ont manifestement pas le désir ou la capacité d’étendre à plusieurs. Tout ou presque sauf la question fondamentale, « des actes criminels ont-ils été commis?», qui ne justifierait par ailleurs que l’arrestation des gens ayant causé ces méfaits, pas l’arrestation de masse et la culpabilité par association qu’elle implique. Peut-être donc, sur la base de ces divers facteurs plus ou moins loufoques, vous en tirerez-vous cette fois. Peut-être nous en tirerons-nous aussi.

Mais peut-être pas.

Nous devons donc conclure que manifester significativement et sans risque, pour certaines causes dont la nôtre, dans le contexte actuel, itinéraire ou pas, est impossible. Plus fondamentalement : si vous venez et que vous vous en tirez, si on ne s’en tire que tant que vous êtes là, ou plus généralement que tant que notre manifestation est jugée « tolérable » (« négligeable?») par ce SPVM que nous avons appris à mieux connaitre en 2012, qu’aurons-nous gagné, vraiment? Je vous laisse avec ça, et vous souhaite de vaincre votre peur. Si vous en êtes incapables, nous vous comprenons, c’est d’ailleurs arrivé à plusieurs ayant défié P-6, et ça arrivera probablement à d’autres. Ça m’arrivera peut-être, qui sait. Nous accueillons à bras ouverts toute l’aide que vous serez capable d’offrir à cette lutte, selon vos capacités. Mais, de grâce, ne nous demandez plus de donner notre itinéraire. Demandez plutôt justice à ceux et celles qui nous répriment : à notre service de police qui ne serait qu’un simple exécutant s’il ne militait pas activement pour la préservation de P-6 (5), et avant tout aux membres de la classe politique qui encouragent, cautionnent ou tolèrent cet état des choses.

Cordialement,

Anarchopanda pour la gratuité scolaire

(1) Comme lors de la toute récente manifestation contre le projet de pipeline Enbridge du 10 octobre 2013.

(2) Notamment la manifestation de la Journée des travailleurs et travailleuses du 1er mai et ses 447 arrestations, car entendons-nous qu’il n’y a pas vingt manières sensées de marcher de l’Hôtel de ville au Club sélect 357c.

(3) Puisque la manifestation était statique, comme lors de la fameuse manifestation devant l’école primaire Saint-Pierre-Claver du 2 mai 2013.

(4) Ian Lafrenière, commandant aux communications du SPVM, cité par Marie-Michèle Sioui, Règlement P-6 : pas de règles d’application précises, « La Presse », 1er septembre 2013.

(5) Jeanne Corriveau, Le SPVM défend son application du règlement P-6, « Le Devoir », 18 avril 2013.

Lettre ouverte à ceux et celles qui manifesteraient contre P-6 si seulement nous donnions notre itinéraire comme des gens raisonnables

LE QUASI KIDNAPPING D’ANARCHOPANDA

[Poisson d’avril originellement posté sur Facebook le 1er avril 2013.]

LE QUASI KIDNAPPING D’ANARCHOPANDA*

Plus tôt ce soir, peu après dix heures. Comme il est souvent d’usage après avoir pesté contre un quelconque invité péquiste à Tout le Monde en Parle, Anarchopanda s’allonge sur le sol de sa tanière avec un scotch et un bon bouquin pour oublier. Des bruits suspects proviennent de l’extérieur : une insolente famille de ratons-laveurs cherche-t-elle à s’imposer? Anarchopanda enfile un pyjama et sort voir de quoi il en retourne.

« Sureté du Québec. Article trente-et-un, veuillez nous suivre, s’il vous plait. »

Anarchopanda, autant habitué aux détentions préventives sans motif raisonnable que troublé par l’inexplicable politesse des agents, pénètre non sans quelque difficulté dans la très anonyme Econoline blanche qui démarre aussitôt. Les vitres sont teintées rare, il ne sait pas où ce voyage au bout de la nuit se terminera.

Après de longues minutes, le véhicule banalisé s’arrête brusquement. La porte s’ouvre, et les agents poussent Anarchopanda à l’intérieur de ce qui s’avère être un restaurant bobo du Vieux-Montréal. L’établissement est vide, la lumière tamisée, une musique lascive (Barry White?) sur les haut-parleurs. Tout cela n’augure rien de bon.

À la demande des agents, Anarchopanda s’assoit à la seule table avec couvert. On lui bande les yeux, il ne discerne plus que la lueur illusoirement distante des deux chandelles qui ornent la table. Le temps passe, les agents semblent avoir disparu, mais Anarchopanda n’ose se débander les yeux de peur qu’on lui serve une ration de CS pourtant proscrits en temps de guerre ou d’euphémiques « bâtons cinétiques ».

« Vous pouvez enlever votre bandeau », lui dit une voix féminine, rauque mais assurée. Les yeux de l’ailuropède s’adaptent rapidement, sélection naturelle oblige, à la lumière ambiante. Devant lui, par ordre de proximité, une assiette de bambous au cari vert, les chandelles susmentionnées, un osso buco et Pauline Marois. Elle semble pâle, fatiguée.

« Pardonnez-moi d’avoir procédé ainsi. Je n’en peux plus, je dois briser ce silence, mais je ne peux pas parler en public, je suis muselée. Je ne savais pas vers qui me tourner… j’ai pensé à vous. » Ses lèvres tremblent, ce n’est vraisemblablement pas son premier verre de Shiraz.

Anarchopanda ne sait pas quoi dire, mais parler est obsolète. Pauline s’épanche, mue par quelque puissance intérieure et occulte, un barrage en cours de rupture.

« Je sais bien que ça n’a pas d’allure ce qui se passe. Nous sommes enlisés dans nos propres contradictions, poussés par la fatalité électorale à défendre les mêmes dispositions de P-6 que nous portions en anathème il y a de cela quelques mois seulement au sujet de la loi 12. Véronique Hivon ne me parle plus, Marie Malavoy a vomi dans une poubelle durant la dernière réunion du caucus ministériel, Lisée s’enlise dans les pilules… je ne sais plus quoi faire. Et là, ce qui vient de sortir sur Victoriaville… et c’est eux qui sont censés me protéger! »

Sa voix se brise, Pauline éclate en sanglots. Soudainement, elle frappe la table du poing, et l’osso buco, qui porterait plainte pour voie de fait s’il était conscient, termine sa trajectoire sur le plancher, non sans avoir effleuré la robe de la première dame. Douze agents de la SQ ainsi qu’un chien et un hélicoptère entrent en trombe dans la pièce, vraisemblablement désireux de se racheter pour un certain soir au Métropolis, mais Pauline les renvoie du revers de sa main gantée. Anarchopanda hésite, puis lui offre une serviette de table préalablement mouillée à même son verre d’eau, maladroitement puisqu’une patte de quatre doigts est opérationnellement inefficace lors de circonstances mondaines.

Pauline essuie sa robe avec la serviette mouillée, puis mouille sa propre serviette de ses larmes avant de se moucher dedans avec fracas. Quelques minutes passent puis ses épaules se raidissent et elle retrouve la stature d’une femme d’état, toute de béton, alors que Barry White étend à nouveau son empire sur le battement des pales d’un hélicoptère déjà parti réprimer quelque autre attroupement.

« Je… écoute, c’est assez, on ne peut plus vivre comme ça. Au diable les sondages, de toute façon ce parti est déjà mort, on le sait tous, alors aussi bien mourir dans la dignité. » Elle ne peut s’empêcher un sourire ironique, c’était vraiment une bonne joke d’euthanasie. « J’écris demain à Applebaum et Labeaume, c’est pas comme s’ils avaient des dizaines de milliers de deniers publics à bruler en frais légaux pour défendre l’indéfendable, je suis certain qu’Applebaum va comprendre et Labeaume… Labeaume, il nous en doit toute une à Maltais avec son estie d’amphithéâtre. Et vous allez l’avoir, votre vraie commission d’enquête, indépendante pis toute, et je vous en passe un papier qu’elle va aussi considérer l’angle politique de ce qui s’est passé. C’est pas comme si c’était nous qui va se ramasser dans le gros du trouble de ce point de vue là… »

Son regard quitte Anarchopanda et semble fixer quelque chose au loin, dans une distance inénarrable, peut-être une poussière virevoltant dans l’abysse de cette nuit montréalaise, symbole pas très subtil de l’arbitraire d’une destinée humaine, la sienne. Un sourire orne ses lèvres, elle semble désormais détendue. Un serveur hésitant dépose des tiramisus, Anarchopanda est au régime car il marche moins souvent que d’habitude, la première dame engouffre les deux portions avec l’alacrité d’une survivante de camp de concentration. Ses pommettes rougissent, elle vit à nouveau.

« Merci de m’avoir tenu compagnie. Vous savez, quand on est reine, des fois on se sent tellement seule… Je sais que vous ne donnez pas d’autographes, en tout cas c’est ce que le responsable du SPVM m’a dit après que vous lui ayez refusé le soir de votre arrestation, mais… peut-être une petite photo pour mettre sur mon compte Instagram? J’essaie de me racheter envers ma nièce, elle est en études féministes à l’Université Laval… »

Anarchopanda acquiesce, il est un gentlepanda. On l’escorte jusqu’à sa tanière, toutes ses certitudes ébranlées. En terminant son scotch, il se demande s’il se demandera demain matin si tout cela n’était qu’un rêve absurde. Il en prend un deuxième, puis un troisième, question d’être certain de ne pas pouvoir le déterminer avec certitude. Même si, comme l’écrit Kant, « l’empire des ombres est le paradis des fantasques », plutôt ne pas y croire et être surpris que vivre d’espoir et être déçu, non?

  • Sous-titre : « Rêves d’un panda mi-aveugle éclairés par des rêves métaphysiques ».
LE QUASI KIDNAPPING D’ANARCHOPANDA

Anarchopanda à Flik, mascotte du SPVM

[Originellement publié sur le Couac, 1er Juin 2012]

Cher Flik, Je me permets de t’écrire aujourd’hui même si, heureusement ou malheureusement, on ne s’est jamais rencontrés. Tout ce que je connais de toi, incluant le fait que tu existes, provient d’une sorte de carte de baseball qu’un superviseur du SPVM m’a remis lors de ma deuxième manif de nuit. J’y apprends que tu es mon cadet d’une dizaine d’années, que tu es un peu plus grand que moi, que tu aimes les sandwichs aux sardines et à la confiture de bleuets (vraiment ?) et que tu habiterais peut-être encore avec ton père (Polinous), quoique la carte a l’air de dater un peu ou du moins je l’espère – à ton âge, ça serait pas très glorieux. J’y apprends surtout que j’enseigne à ton ancien col lège, Maisonneuve. T’aurais presque pu être mon étudiant, t’imagines ? Et c’est donc beaucoup plus en tant que presqu’ancien étudiant qu’en tant que simili-flic que je t’envoie cette missive, puisque l’heure est grave.

Commençons donc par le plus urgent : tu n’as plus le droit de manifester, même pacifiquement. Te l’ont-ils dit ? C’est que je suppose, peut-être à tort, que tu n’es pas, comme moi, un digne représentant de la famille des ursidés mais plutôt un civil hominide planté, undercover, dans un simulacre de flic velu. Je déduis cela du fait que présumément, ton gilet pare-balles et ton arme de service sont tout aussi factices que toi, et je déduis ceci du fait que le contraire est trop terrifiant pour être envisagé sérieusement, bien que l’histoire récente nous enseigne de ne pas trop prendre cet axiome pour acquis. Donc tu n’es pas un flic, et tu es masqué, donc manifester est devenu pour toi illégal. C’est poche. J’imagine que dans la hiérarchie économique du SPVM, mascotte se situe quelque part entre l’employé de la cafétéria et le pauvre qui torche les cellules, mais too bad, cousin, t’es screwed.

Moi, tu vois, j’ai le problème inverse. La loi exige que je me déguise en humain pour pouvoir peut-être manifester sous réserve de la décision arbitraire… pardon, du discernement de ceux que tu représentes. Passons outre le fait que je n’entre plus très bien dans mon costume d’humain (maudite bière post-manif), le pire dans tout ça c’est de ne plus pouvoir manifester en tant que ce que je suis réellement, de me nier la possibilité de faire ce que je peux faire en tant que ce que je suis réellement : réconforter les étudiants de cette longue lutte et pour toute cette violence injustifiée dont ils sont victimes, ainsi que tenter, par mes maigres moyens, de favoriser le réveil du côté humain du corps policier aliéné par leur formation, leur solidarité de pacotille avec les gestes inadmissibles de leurs collègues, et sans doute pour certains l’anxiété morale insupportable d’avoir à participer à des interventions qu’ils ou elles jugent en leur for intérieur injustifiées et inutiles.

Et c’est de ça dont je veux te parler pour conclure. Il faut que tu expliques aux policiers et aux policières ce qu’ils savent déjà au fond, les moins imbéciles du moins- que ce que les Libéraux et la CAQ leur demandent de faire est une insulte à leur travail, qu’ils pelletent le problème dans leur cour (comme dans celle des profs et des directeurs de CÉGEPs et d’universités) et leur ordonnent de se démerder avec ça, comme s’ils n’avaient rien de mieux à foutre, sans avoir eux-mêmes le courage de vivre ce que les policiers et policières vivent à tous les soirs, cette folie collective planifiée dont nous sommes tous à la fois victimes et complices. Parle-leur, Flik, explique leur qu’au pire ils n’ont pas à appliquer tous les paramètres de loi s’ils ne jugent pas qu’il est praticable de le faire, qu’au mieux ils peuvent cesser de collaborer à cette futile et dégoutante violation commandée des droits des citoyens et des citoyennes du Québec. Et si tu ne peux pas faire ceci, Flik, parce que tu ne parles pas ou parce que tu juges que c’est déjà peine perdue, alors décâlisse, cousin, pousse-toi aussi vite que tes jambes d’ours peuvent te porter (et je sais que c’est pas très vite), parce que là où tu es n’est pas bon pour toi, parce que tu n’es pas à ta place, parmi eux. Je t’attendrai avec une pas pire planque et une pinte de stout, et on trouvera le moyen de sortir de ce merdier.

ANARCHOPANDA

 

Anarchopanda à Flik, mascotte du SPVM