Hommage à Christian Rioux et au Devoir

[Réponse à « Charlie Hebdo: Dernier rempart de nos libertés », publié dans Le Devoir du 19 Janvier 2015.]

Toutes mes félicitations à Christian Rioux qui accomplit ce matin quelque chose d’extrêmement ardu: trouver une philosophe qui pense exactement comme lui et remettre ses idées réactionnaires une autre fois sur la table sous le couvert d’une entrevue.

Tout y est:

  1. Charlie Hebdo (« dernier rempart de la liberté », parce que comme dirait Bolduc s’il savait ce qu’est une hyperbole, une hyperbole n’a jamais tué personne).
  2. Motherfucking ubique Voltaire (plaignons-le un instant, jamais autant de cons ne se sont réclamés d’un philosophe en un si court laps de temps).
  3. La tradition éternelle (?) des caricatures françaises (mais lesquelles?).
  4. On ne peut pas insulter les personnes (!) mais Mahomet c’est pas une personne c’est une idée (?).
  5. En République il faut tout supporter (ça c’est vrai) même ce qui est aggressant et insultant, mais admettons que refuser de chanter la Marseillaise c’est quand même fucking louche (« Marchons, marchons! Qu’un sang impur, abreuve nos sillons! »).
  6. La haine qui est montée « tellement vite » en sept ans (?).
  7. C’est notre faute de pas avoir assez quotidiennement encouragé le blasphème.
  8. En tout cas c’est la faute de la gauche.
  9. Mauvaise conscience.
  10. Maudites fausses accusations d’islamophobie, on peut plus rien dire nul part (sauf sur absolument toutes les tribunes).
  11. Alain Finkielkraut.
  12. Il y a, somme toute, trois camps: Le Pen, les islamophiles ou ceux et celles qui les tolèrent, et le juste milieu plaqué en or, LA VRAIE DE VRAIE LAÏCITÉ.

Mes ami-es, la philosophie et les philosophes, ça sert à nous faire réfléchir, et à nous aider à comprendre, dans la mesure du possible, comment mieux réfléchir. Ça ne sert pas à nous dire quoi penser (ce qui s’applique tout autant à mes propres propos, bien entendu), et encore moins à être foutu dans un journal comme figure d’autorité pour légitimer ce qu’on pense par ailleurs. C’est ce que Christian Rioux fait ce matin. C’est ce que « Le devoir de philo » fait essentiellement à chaque devoir de philo, qu’on soit d’accord avec le propos ou pas. C’est rendre un bien mauvais service à la philosophie que de s’en servir ainsi: en donnant l’impression que ce n’est qu’à ça que ça sert, on donne raison à ceux et celles qui pensent qu’on peut bien s’en passer. Anarchopanda espère sincèrement que ce n’est pas ce que Le Devoir souhaite, et qu’il soit encore capable de se réformer.

Hommage à Christian Rioux et au Devoir

De l’histoire et de sa « richesse »

(Réponse à Réjean Bergeron – La riche histoire du blasphème, publié dans Le Devoir du 15 Janvier 2015.)

Mon collègue Réjean Bergeron s’est récemment commis dans les pages du Devoir pour s’opposer à la notion de blasphème d’un point de vue historique. L’objectif est plutôt louable, concédons-le d’emblée, et les motifs le sont probablement aussi. Ceci étant dit, puisqu’on souhaite nous parler d’histoire, parlons-en.

Bien qu’on puisse comprendre que M. Bergeron souhaite se situer dans une tradition ancestrale de contestation épistémologique du divin qui débuterait avec Protagoras, il est tout à fait irresponsable d’affirmer comme un fait que Protagoras fut poursuivi pour impiété à Athènes et que son oeuvre fût détruite. Sur le procès, le consensus académique est que cette histoire est hautement problématique, et l’hypothèse la plus avérée est celle d’une assimilation avec le procès d’Anaxagore. (Puisqu’Anaxagore a dit ceci et que cela lui est arrivé, et que Protagoras a dit quelque chose de similaire, quelque chose de similaire a du lui arriver. Une très mauvaise manière de faire de l’histoire.) D’autre part, d’affirmer que ses livres auraient été détruits à l’époque est obscène. Tout nous indique que Protagoras était tenu dans la plus grande estime par une large proportion des Athéniens; c’est par ailleurs l’engouement de ces derniers pour des sophistes tels que Gorgias et Protagoras qui explique en partie l’effort que Platon déploie afin de les réfuter. Et on nous demande de croire que l’on aurait détruit les livres de Protagoras parce qu’il exprime un doute sur l’existence du divin, alors que malgré l’expulsion d’Anaxagore pour avoir affirmé que le soleil et la lune, qui étaient effectivement des divinités selon la religion grecque, n’étaient que des morceaux de pierre, on peut encore une génération plus tard se procurer facilement ses livres au marché public, tel que le relate Socrate dans l’Apologie? Soyons sérieux un instant.

Au paragraphe suivant, on implique de façon hallucinante qu’au niveau de la violence relative aux croyances, les athées n’auraient rien à se reprocher. Peut-être que pour M. Bergeron l’histoire se conclut antérieurement à l’avènement de ce que l’on a appelé « communisme »? On peut certes argumenter qu’au travers de l’histoire, la violence est très souvent légitimée par le discours religieux, mais puisque la majorité de l’humanité, au travers de cette même histoire, fut croyante, on se demande bien ce que ça prouve. Peut-être quelque chose à propos de la religion en particulier. Peut-être quelque chose à propos de la croyance en général. Peut-être même, qui sait, quelque chose à propos de l’humain.

Si on souhaite faire appel à la «richesse » de l’histoire pour justifier sa position, donc, la première chose à faire serait peut-être de respecter cette richesse en n’en soustrayant rien, certainement pas volontairement, et idéalement le moins possible par ignorance. Il y aurait beaucoup d’autres choses à dire sur le texte de M. Bergeron, mais notons en brièvement deux pour conclure. Premièrement, que l’attitude de M. Bergeron qui dichotomise entre les mauvais croyants et les gentils non-croyants reproduit assez exactement le schème que M. Bergeron critique au sein du discours religieux. Deuxièmement, que ce schème est une forme de violence, et la justification potentielle d’autres violences. Ce qui ressemble un peu trop à ce qu’on reproche au blasphème, finalement.

De l’histoire et de sa « richesse »

Anarchopanda et la charte – foire aux questions

[Originellement publié sur Facebook le 10 Janvier 2014.]

ANARCHOPANDA ET LA CHARTE

FOIRE AUX QUESTIONS POUR CEUX ET CELLES QUI N’ONT TOUJOURS PAS COMPRIS ET QUI ONT DU TEMPS À PERDRE

Q1. Donc tu es contre la charte?
R1. Comme tout le monde que je connais qui est « contre la charte », je ne suis pas contre la charte au complet, seulement contre l’interdiction des signes religieux dans la fonction publique. Je suis aussi plus largement « contre la charte » dans le sens que c’est quand même exceptionnellement hallucinant que le Ministre des institutions démocratique ait autant de temps à mettre là-dessus vs. des questions autrement plus urgentes même dans une perspective réformiste comme le financement des partis politiques, la réforme du mode de scrutin, l’influence des lobbyistes, le nombre et la durée des mandats, la non-imputabilité des dirigeants, la capacité des dirigeants à se magasiner leurs futures jobs en plein mandat, etc.

Q2. Heille, tu serais pas « pour la religion », un « apôtre des chartes », un défenseur du « multiculturalisme à la canadian »?
R2. Non.

Q3. Pis si je te crois pas?
R3. Si tu crois pas ce que je dis, pourquoi tu me lis?

Q4. Oui mais t’as pas lu la Bible, le Coran, etc., tu vois pas à quel point c’est vraiment mauvais?
R4. Je les ai probablement plus lus que toi. C’est des textes, c’est écrit par des humains, y’a du bon et du moins bon. Si j’embarquais, je serais probablement pas anarchiste, hein? D’un autre côté, réduire des traditions centenaires ou millénaires à leurs textes fondateurs, c’est un peu (pas mal) cave, et prétendre qu’on a pas nos propres mythes, qu’on a l’apanage de la rationalité alors que les gens religieux se noient dans l’absurde, c’est un peu (pas mal) réducteur.

Q5. Mais c’est des idéologies totalitaires!
R5. Y’en a eu des athées, aussi, des idéologies totalitaires, pis btw tu sonnes un peu totalitaire toi-même avec tes interdictions, de mon point de vue.

Q6. Mais tsé un anarchiste pour la religion dans l’état, c’est cave.
R6. Un anarchiste pour un contrôle supplémentaire de l’état sur la vie des gens, c’est cave. Maintenant qu’on a admis qu’on est peut-être tous les deux caves, admet que la charte n’opère pas sur le plan de la religiosité réelle des gens, mais de l’apparence de cette religiosité. Je trouve que c’est accorder beaucoup trop d’importance à ces apparences, qu’il ne faut pas tant lutter contre ces apparences mais plutôt contre l’importance qu’on y accorde, et qu’on ne devrait pas encourager toute tentative de l’état de contrôler notre apparence, sauf pour des motifs raisonnables évidents (i.e. la sécurité de la personne dans les circonstances usuelles de son travail.)
Je trouve aussi que les dommages que pourraient occasionner cette politique (la perte d’emplois de gens qualifiés et leur isolement social) vont contre les objectifs prétendus de cette charte (l’égalité homme-femme, quelle joke grotesque) et ne sont pas du tout nécessités par le supposé problème qu’elle prétend combattre.

Q7. Oui mais tsé TU TE CONTREDIS parce que tu peux pas afficher tes opinions politiques ou autres mais TU DIS QUE C’EST CORRECT POUR LA RELIGION TU TE CONTREDIS.
R7. T’es vraiment fier de ta shot, hein? Malheureusement pour toi, je ne suis pas pour proscrire l’affichage d’opinions, quelles qu’elles soient, au sein de la fonction publique. Est-ce que ça veut dire que je pense que quelqu’un qui travaille pour l’état devrait passer son temps à les afficher? Non. Est-ce qu’il devrait les afficher? Eh bien, est-ce que ça l’empêche de bien faire son travail? Si oui, il ne devrait pas, et si il continue, il devrait être mis à porte, pas parce qu’il affiche ses opinions, mais parce qu’il fait mal son travail. Sinon, ça change rien, et cela devrait être permis. Tu sais que permettre quelque chose, ça ne veut pas dire qu’on devrait le faire tout le temps, n’est-ce-pas?
Pour prendre un exemple facile mais qui surprendra peut-être, un certain ami très personnel n’a jamais porté le carré rouge en enseignant, car il jugeait que ce n’était pas approprié dans le contexte. Aurait-il pu le porter? En ce qui me concerne, oui, il l’aurait pu, comme certains de ses collègues l’ont fait. Se contredit-il? Pas du tout.
De plus, c’est quand même hallucinant de voir des gens qui se disent à gauche, pire encore « libertaires », défendre le droit illimité de l’état ou des entreprises d’imposer un uniforme. Parce qu’on lutte pas contre ça, on devrait s’attaquer aux seuls qui ont réussi à se faire respecter? Le ressentiment, vous connaissez?

Q8. Oui mais en Arabie Saoudite…
R8. On est pas en Arabie Saoudite.

Q9. Oui mais tu respectes pas le combat des femmes en Arabie Saoudite…
R9. Je présume sauf preuve du contraire que les femmes en Arabie Saoudite a) ne savent pas ce qui se passe ici, b) s’en contre-câlissent, c) en ont assez sur les bras à essayer de régler des problèmes qui sont autrement réels que les nôtres.

Q10. Oui mais les femmes d’Arabie Saoudite qui s’en viennent ici pour plus vivre ça…
R10. Plus vivre quoi? Rencontrer des femmes voilées? La charte aidera pas. Ne plus être forcée par son mari à porter un voile? La charte aidera pas.

Q11. Oui mais on s’en vient comme en Arabie Saoudite, l’Islam grandit partout, y contrôlent toute, check mon vidéo poche et tendancieux ou mon article de marde de vigile.net.
R11. Ton vidéo est poche est tendancieux, ton article c’est de la marde, et la charte aidera pas.

Q12. Oui mais c’est un pas dans la bonne direction.
R12. Si ça aide pas, ça peut pas être un pas dans la bonne direction.

Q13. C’est facile à dire quand t’as rien d’autre à proposer pis que tu fais juste chialer.
R13. L’antidote à la religion, il n’y en a qu’un, c’est une éducation critique et émancipatrice. La répression, toujours, partout, l’encourage. Penses-tu que les expansions hallucinantes du premier christianisme ou de l’Islam se soient effectuées dans un contexte où ces religions étaient accueillies à bras ouverts? Tiens, au lieu de foutre des éducatrices à la porte, on pourrait arrêter de financer des écoles confessionnelles?
L’autre antidote à la religion, c’est lui qu’on regarde jamais : la légitimité de leurs critiques du mode de vie de l’homme moyen sensuel. Leur message pogne pourquoi? Entre autres parce qu’ils disent qu’une vie d’accumulation matérielle et de confort, une existence individualiste et aliénée de sa communauté, ce n’est pas une vie digne d’un être humain, et qu’il y a quelque chose de supérieur à ça. Qu’ils se trompent en grande partie sur le remède, j’en conviens, mais il reste qu’ils ont fucking raison sur le reste, et que c’est plus facile de les écraser que de changer notre propre mode de vie déficient, n’est-ce-pas?

 

Anarchopanda et la charte – foire aux questions