De l’histoire et de sa « richesse »

(Réponse à Réjean Bergeron – La riche histoire du blasphème, publié dans Le Devoir du 15 Janvier 2015.)

Mon collègue Réjean Bergeron s’est récemment commis dans les pages du Devoir pour s’opposer à la notion de blasphème d’un point de vue historique. L’objectif est plutôt louable, concédons-le d’emblée, et les motifs le sont probablement aussi. Ceci étant dit, puisqu’on souhaite nous parler d’histoire, parlons-en.

Bien qu’on puisse comprendre que M. Bergeron souhaite se situer dans une tradition ancestrale de contestation épistémologique du divin qui débuterait avec Protagoras, il est tout à fait irresponsable d’affirmer comme un fait que Protagoras fut poursuivi pour impiété à Athènes et que son oeuvre fût détruite. Sur le procès, le consensus académique est que cette histoire est hautement problématique, et l’hypothèse la plus avérée est celle d’une assimilation avec le procès d’Anaxagore. (Puisqu’Anaxagore a dit ceci et que cela lui est arrivé, et que Protagoras a dit quelque chose de similaire, quelque chose de similaire a du lui arriver. Une très mauvaise manière de faire de l’histoire.) D’autre part, d’affirmer que ses livres auraient été détruits à l’époque est obscène. Tout nous indique que Protagoras était tenu dans la plus grande estime par une large proportion des Athéniens; c’est par ailleurs l’engouement de ces derniers pour des sophistes tels que Gorgias et Protagoras qui explique en partie l’effort que Platon déploie afin de les réfuter. Et on nous demande de croire que l’on aurait détruit les livres de Protagoras parce qu’il exprime un doute sur l’existence du divin, alors que malgré l’expulsion d’Anaxagore pour avoir affirmé que le soleil et la lune, qui étaient effectivement des divinités selon la religion grecque, n’étaient que des morceaux de pierre, on peut encore une génération plus tard se procurer facilement ses livres au marché public, tel que le relate Socrate dans l’Apologie? Soyons sérieux un instant.

Au paragraphe suivant, on implique de façon hallucinante qu’au niveau de la violence relative aux croyances, les athées n’auraient rien à se reprocher. Peut-être que pour M. Bergeron l’histoire se conclut antérieurement à l’avènement de ce que l’on a appelé « communisme »? On peut certes argumenter qu’au travers de l’histoire, la violence est très souvent légitimée par le discours religieux, mais puisque la majorité de l’humanité, au travers de cette même histoire, fut croyante, on se demande bien ce que ça prouve. Peut-être quelque chose à propos de la religion en particulier. Peut-être quelque chose à propos de la croyance en général. Peut-être même, qui sait, quelque chose à propos de l’humain.

Si on souhaite faire appel à la «richesse » de l’histoire pour justifier sa position, donc, la première chose à faire serait peut-être de respecter cette richesse en n’en soustrayant rien, certainement pas volontairement, et idéalement le moins possible par ignorance. Il y aurait beaucoup d’autres choses à dire sur le texte de M. Bergeron, mais notons en brièvement deux pour conclure. Premièrement, que l’attitude de M. Bergeron qui dichotomise entre les mauvais croyants et les gentils non-croyants reproduit assez exactement le schème que M. Bergeron critique au sein du discours religieux. Deuxièmement, que ce schème est une forme de violence, et la justification potentielle d’autres violences. Ce qui ressemble un peu trop à ce qu’on reproche au blasphème, finalement.

De l’histoire et de sa « richesse »

AUJOURD’HUI ET L’ITINÉRAIRE

AUJOURD’HUI ET L’ITINÉRAIRE

Hey, faut qu’on se parle.
À propos de l’itinéraire, encore.
(Si ça ne vous intéresse pas, attendez, c’est un peu un prétexte.)

Comme vous le savez probablement déjà, il a été remis aux services de police de Montréal et de Québec.
Bien entendu, ça gosse.

Pour une première raison très prévisible, tellement que si vous la trouvez familière en commençant à la lire vous pouvez presque certainement sauter tout de suite au prochain paragraphe, c’est à ce point-là qu’Anarchopanda radote: les règlements anti-manifestations sont iniques, nous devons leur désobéir, et tant que ces règlements sont en fonction, ne pas soumettre l’itinéraire est un important geste de résistance. C’est aussi un geste de solidarité envers les participant-es des manifestations moins bon enfant (COBP, 1er Mai anticapitaliste, etc.) qui se sont fait-es arrêter et maltraiter à répétition pour, Anarchopanda vous le déclare solennellement, sweet fuck all. Une manière de dire que si ce monde-là c’est des esties de crotté-es réprimables, bien nous aussi.

Mais, vous savez quoi, c’est même pas la chose qui gosse principalement Anarchopanda quant au fait que le trajet a été remis pour aujourd’hui. Quel est le problème?

Commençons par nous entendre sur quelque chose: ce gouvernement-là, qu’on soit cinquante ou huit cent mille dans les rues aujourd’hui, il s’en contre-câlisse. On pourrait le refaire douze samedis de suite qu’il s’en dodécâlisserait, okay?

Puisque personne à jeun et presque personne sous influence ne manifesterait aujourd’hui pour « faire plier le gouvernement », Anarchopanda présume que ce n’est pas pour ça que vous manifestez, mais probablement pour vous convaincre mutuellement que vous êtes une estie de grosse gang en estie. Qu’y’a quelque chose qui est sur le point d’allumer. Que c’est peut-être quelque chose comme le tiers du début d’une vraie lutte.

Parce que c’est bien d’une lutte qu’on parle, si c’est gagner qui vous intéresse. Parce ce gouvernement-là, qui s’hécato-câlisse de ce que vous pensez, si on veut le faire changer d’idée, on a beau être aussi pacifiste qu’un moine jaïn, reste qu’il va falloir leur rendre la vie désagréable et probablement leur donner la chienne, ne serait-ce qu’un petit brin.

L’affaire c’est que s’avance comme fer de lance de toute cette belle lutte-là un certain mouvement syndical de votre accointance, qui débarque avec sa grosse machine, ses billions d’autobus, son gros crisse de système de son, son stage avec, je sais pas, j’aurais dis Loco Locass mais post-piste cyclable on est plus sur de rien, et qui te dis que cette fois, c’est sérieux, que cette fois-ci, on sait que c’est dur à croire, mais qu’ils sont prêts à se battre pour de vrai, qu’ils ont fait de la lutte à l’austérité une vraie priorité. Qui te demande de te ranger derrière ses leaders en arrière de sa bannière de tête et d’avancer.

Anarchopanda ne pense pas, ne pense honnêtement pas, que le mouvement syndical n’est qu’une gang de sales corpos sur le point d’instrumentaliser une lutte contre l’austérité afin de se donner du leverage pour leur négo, bien qu’il comprendrait que vous le pensiez. Il pense honnêtement que ces gens-là veulent aider le monde, et qu’ils et elles y croient pour vrai. Mais que voulez-vous, la vie est ainsi faite que pour gagner, il ne suffit pas d’y croire.

Si donc c’est pour être une vraie lutte (et si on veut gagner, c’est pour être une vraie lutte), et si on veut la gagner, cette vraie lutte, Anarchopanda est prêt à mettre sa main au feu que vous savez autant que lui qu’à court ou moyen terme, il faudra désobéir. À des injonctions, à des lois spéciales, et peut-être à des lois pas spéciales aussi. Vous savez autant que lui qu’à un moment donné à quelque part, on va avoir deux choix: désobéir ou choker.

Et c’est exactement là qu’il est, le malaise d’Anarchopanda avec l’itinéraire d’aujourd’hui.

Comment peut-on raisonnablement croire qu’un mouvement syndical qui n’est pas foutu de désobéir au plus insignifiant des règlements municipaux, alors que tout le monde qui sait quelque chose sait qu’il ne sera jamais appliqué passé une certaine masse critique de manifestant-es, que tout le monde sait que cette masse critique sera largement dépassée aujourd’hui, et que tout le monde sait que la police réprime chichement ces jours-ci à cause de son opposition au projet de loi 3, alors que, somme toute, c’est comme si Dieu avait aligné les étoiles pour qu’elles épèlent « TU PEUX DÉSOBÉIR AUJOURD’HUI, FRONT COMMUN, ÇA CÂLISSE RIEN » dans le firmament… le mouvement syndical, donc, qui ne daigne pas désobéir à un règlement municipal à coût nul aujourd’hui va désobéir dans quelques mois à des vraies grosses lois quand ça va faire vraiment mal?

Vraisemblablement il n’est pas nécessaire d’être religieux pour croire aux miracles.

Alors, mes ami-es, le gant est lancé. Après la manifestation d’aujourd’hui, commençons à organiser la désobéissance et progressivement à l’exercer, ou rentrons à la maison et jardinons. Le reste ne servirait qu’à nous donner une bonne conscience que nous ne mériterions aucunement, n’ayant pas été aptes à mettre en oeuvre le minimum nécessaire afin de préserver le peu de solidarité sociale que conservent encore nos institutions publiques en attendant d’élaborer autre chose, ayant abandonné les gens qui en ont besoin en pâture au capital.

AUJOURD’HUI ET L’ITINÉRAIRE

Chroniques de la répression ordinaire (I): Jennifer Bobette

[Originellement publié sur Ricochet le 8 Novembre 2014]

Cet article débute une série de témoignages de répression policière et juridique vécues dans le contexte de la grève étudiante de 2012 et de ses suites. Bien que ces témoignages relateront des expériences particulières qui méritent en elle-mêmes d’être connues, ils témoigneront aussi fréquemment de modus operandi utilisés par les agents de l’état lorsqu’ils se croient en position légitime de réprimer. J’espère que la connaissance de ces modus operandi nous aide à les reconnaitre à l’avenir, à les dénoncer et à les renverser.

Préliminaires

Jennifer Bobette est une artiste de cirque et une organisatrice de concerts punk dans la vingtaine. Elle demeure à Montréal. Il y a de cela quelques années, alors qu’elle organise des concerts au défunt Café Chaos, elle est dans le collimateur des policiers du Poste de quartier 21 (Ville-Marie) du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) qui lui demandent déjà « quels tickets on va te donner aujourd’hui? ». Elle en reçoit un pour avoir crié à un musicien qu’il avait oublié son amplificateur (bruits audibles), un autre pour avoir fumé une cigarette devant le Café Chaos avant un concert (obstruer la voie publique), un autre pour avoir jeté une cigarette par terre (jeter des déchets sur la voie publique). Elle reçoit aussi quelques contraventions en lien avec l’affichage de ses concerts, contraventions plus salées qu’envers d’autres afficheurs de sa connaissance de quelques centaines de dollars, et incluant systématiquement la confiscation totale de son matériel, ce qui n’est pas usuel.

À cette époque, Jennifer ne manifeste pas régulièrement, sauf en ce qui concerne les manifestations annuelles organisées les 15 mars par le Comité opposé à la brutalité policière (COBP) contre cette brutalité et les 1er mai par la Convergence des luttes anti-capitalistes (CLAC) contre l’exploitation capitaliste des travailleurs et des travailleuses. Elle manifeste pacifiquement, et ne se masque pas. Au printemps 2012, elle se joint comme tant d’autres au mouvement de contestation et participe régulièrement aux manifestations nocturnes. Toujours pacifiquement, toujours sans se masquer. Lorsque les choses s’enveniment, plus souvent qu’autrement en réaction à des interventions policières, elle quitte les lieux. Elle n’est jamais arrêtée.

De la participation à l’implication

Vers la fin 2012, Jennifer commence à s’impliquer en tant que sympathisante de divers collectifs, dont le COBP. Elle souhaite notamment contribuer à démystifier ce dernier en mettant de l’avant d’autres aspects de son travail que la manifestation du 15 mars, comme l’organisation de vigiles ou de concerts bénéfice pour les arrêté-es, les ateliers d’éducation populaire, la distribution de la brochure « Surprise! On a des droits! ». Puisque les femmes sont souvent sous-représentées dans ces comités, elle souhaite également mettre de l’avant une perspective féministe en leur sein.

Avec 2013 vient le retour en force de l’arrestation de masse, technique utilisée à plusieurs reprises en 2012 (et avant) mais délaissée par le SPVM suite à l’arrestation de masse du 23 mai (518 arrestations). La manifestation contre la brutalité policière du 15 mars 2013, qui procède malgré une tentative du SPVM de tuer la manifestation dès le point de départ, mène à deux souricières regroupant 297 personnes arrêtées en vertu du règlement P-6 de la Ville de Montréal. Jennifer, comme plusieurs sympathisant-es du COBP, ne réussit pas à se rendre au point de départ de la manifestation, des policiers bloquant les points d’accès. Jennifer est arrêtée avec 278 autres personnes lors de la manifestation contre le règlement P-6 du 5 avril, en vertu du même règlement. Aucun geste criminel ne fût commis durant cette manifestation: le SPVM, bouchant toutes les issues autour du parc Émilie-Gamelin sauf celle menant au lieu de l’arrestation de masse de la manifestation étudiante contre l’austérité du 22 mars (approximativement 300 arrestations, toujours aucun acte criminel), piégea les manifestant-es après qu’ils et elles aient marché quelques fois autour du parc. Elle fût également arrêtée avec 446 autres personnes le 1er mai 2013, toujours en vertu du règlement P-6. Après une première tentative de souricière dès le départ de la manifestation, les policiers réussissent à encercler le groupe près de leur point d’arrivée, le club 357C, devenu symbole de la collusion entre élus et corporations.

De l’implication au profilage politique

C’est dans le contexte de ces manifestations, plus petites que celles de 2012, et de leurs prises en souricière que les policiers commencent à associer Jennifer au COBP.En chemin vers la manifestation du COBP de cette année, un policier demande à Jennifer si elle est prête pour « sa » manifestation. Après le discours de Jennifer au début de la manifestation, les policiers lui arrachent son mégaphone et le confisquent, sans aucune accusation reliée à ce geste, une pratique récurrente d’année en année. 288 personnes, incluant Jennifer, sont prises en souricière après avoir tourné un coin de rue sans qu’aucun acte criminel n’ait été commis, ostensiblement en vertu du règlement P-6, en réalité parce que le SPVM a choisi, selon les propres termes de son porte-parole Laurent Gingras, d’interrompre la manifestation « pour des raisons stratégiques et en raison de l’historique du mouvement ».

Le 3 avril, lors d’une manifestation contre l’austérité pendant laquelle Robert Fransham, un enseignant retraité à vélo, subit des blessures à la suite d’une charge de l’anti-émeute, un policier de l’escouade urbaine dit à un autre: « Elle à s’appelle Bobette, faut la watcher. » Le 17 avril, lors d’une autre manifestation contre l’austérité, un policier pénètre seul dans la manifestation et dit à Jennifer: « Bobette, oublie pas, on te surveille, à un moment donné on va te pogner. »

Du profilage à la répression

La prophétie se concrétise lors de la manifestation anticapitaliste du 1er mai 2014 organisée par la CLAC. Redoutant une prise en souricière initiale de la manifestation, ce qui s’est effectivement produit (140 arrestations en vertu de P-6), le COBP est responsable d’une deuxième manifestation partant du métro Papineau, manifestation à laquelle Jennifer participe. Cette manifestions est également prise en souricière, coin Plessis et Ste-Catherine. On extrait Jennifer en premier de la souricière, et après lui avoir remis une contravention en vertu de P-6, un policier l’avertit que si elle manifeste à nouveau, elle aura une contravention de seconde offense en vertu du même règlement (1000$ à 2000$ d’amende, contre 500$ à 1000$ pour une première offense, suite aux modifications au règlement en juin 2012; avant , l’amende minimale était de 100$.) Personne d’autre dans la souricière ne reçoit cet avertissement.

Accompagnée de membres du média citoyen CUTV, elle va rejoindre une troisième souricière, un contingent de la deuxième manifestation qui s’était temporairement joint à la manifestation syndicale du 1er mai. Il n’a plus de manifestation, mais l’anti-émeute repousse néanmoins Jennifer, l’équipe de CUTV et les quelques militant-es présent-es en solidarité avec les arrêté-es durant une dizaine de minutes, jusqu’à un parking situé à plusieurs coins de rue de la souricière. Éventuellement, l’anti-émeute quitte et est remplacée par le peloton présent à la deuxième souricière, lors de l’arrestation récente de Jennifer. Celle-ci ne redoute rien: il n’y a plus de manifestation, elle ne manifeste pas, elle n’est même pas dans la rue. Soudainement, un énorme policier se détache du peloton et sprinte vers Jennifer, qui lève les mains. Plaquée au sol, le mégaphone que Jennifer a dans son sac à dos se brise (littéralement) sur son cou. Elle perd connaissance.

Les policiers la trainent par terre, elle reprend connaissance en sentant des coups sur son estomac et ses côtes. On l’amène à l’écart pendant que l’anti-émeute écarte passants et médias. Un policier lui dit: « tu sais Bobette, depuis le temps qu’on veut te pogner, ce soir tu vas passer au cash. » Elle est seule avec eux.

Interlude

Les détails du reste de ce que Jennifer a vécu le 1er mai 2014 doivent être passés sous silence pour l’instant, l’affaire étant devant les tribunaux. S’il plaît à l’univers que quelque vérité puisse sortir de ce processus, on devrait y apprendre que Jennifer a été violentée par des agents du SPVM alors qu’elle était en état de détention; qu’on l’a injuriée de diverses manières, notamment par des propos à saveur homophobe; que certains de ces propos injurieux faisaient référence à des événements de la vie privée de Jennifer qui démontrent que des policiers se tiennent informés sur celle-ci, notamment par Facebook; qu’on l’a menacée d’accusations criminelles n’existant pas de fait; qu’on ne lui a ni lu ses droits ni donné la possibilité de contacter un avocat; qu’on l’a photographiée et fouillée illégalement; qu’on l’a maintenue inutilement dans des positions de stress; qu’on a confisqué son premier constat d’infraction et par la suite relâchée sans aucune preuve physique de son arrestation. Nous devrions y apprendre, globalement, que Jennifer a été torturée physiquement et psychologiquement par le SPVM.

Jennifer va rejoindre des ami-es dans un bar où elle perd connaissance, on l’amène à l’hôpital: traumatisme crânien, entorse cervicale. Plusieurs couches de vêtements ont réussi à protéger Jennifer des autres coups.

Un malheur ne vient jamais seul

Le 7 mai 2014, Jennifer laisse son collier cervical chez elle et se présente à un rassemblement en solidarité avec les victimes de brutalité policière, co-organisé par le COBP et l’Association pour une Solidarité Syndicale et Étudiante (ASSÉ) en réponse, entre autres choses, à la sus-mentionnée brutalité subie par Robert Fransham lors de la manifestation du 3 avril. Plusieurs douzaines de policiers entourent le petit rassemblement statique. Un peloton de policiers incluant plusieurs l’ayant déjà intimidée se place derrière Jennifer, qui malgré sa panique réussit à livrer son discours. Moins d’une semaine après ce rassemblement, le chef de ce peloton, au volant d’une fourgonnette du SPVM, croise Jennifer sur la rue St-Denis et lui demande comment elle va. Jennifer mets ses écouteurs et continue son chemin, le policier continue de la suivre pendant environ un kilomètre avant de la laisser tranquille.

Le 17 juin 2014, pendant qu’un feu est allumé par des employé-es municipaux en face de l’Hôtel de ville de Montréal et que les policiers font hurler les sirènes de leurs véhicules de service, Jennifer est convoquée à la Cour municipale pour une étape préliminaire de la contestation de la contravention qu’elle a reçu lors de la manifestation du 5 avril 2013. Alors que quelques deux cent personnes sont entassées dans le lobby du premier étage de la Cour en attendant d’avoir accès à la salle d’audience, un des policiers qui a arrêté Jennifer le 1er mai 2014 se présente, convoqué pour une autre cause. Les personnes assemblées, incluant Jennifer, se mettent à scander un slogan contre la police, le policier salue Jennifer avant de traverser la foule, qui le laisse passer. Jennifer quitte le lobby peu de temps après. Une demi-heure plus tard, alors qu’elle fume une cigarette sur les marches de la Cour, une femme lui dit qu’un peloton d’anti-émeute fait le tour du bâtiment, à sa recherche. Jennifer ne la croit pas. Deux minutes plus tard, tout juste après qu’un homme lui annonce qu’elle est en train de se faire encercler, plusieurs policiers surgissent de l’intérieur de la Cour et l’empoignent pour l’amener à l’intérieur. Des amis empoignent Jennifer pour empêcher ceci, elle leur demande de la lâcher parce que son cou blessé est douloureux, les policiers la lâchent avant qu’un second groupe de policiers l’empoignent et l’amènent à l’intérieur, où ils l’accotent contre le mur. Le même policier qui a arrêté Jennifer le 1er mai et l’a salué le jour même arrive et insiste pour prendre l’affaire en charge. Il lui passe les menottes et l’amène dans une fourgonnette du SPVM avant de lui annoncer qu’elle est arrêtée pour intimidation d’une personne reliée au système de justice: lui-même.

La fourgonnette du SPVM fait le tour de la Cour municipale pendant environ une demi-heure. On la parade, arrêtant à chaque policier rencontré.

« Heille, check qui on a pogné. » « Nice catch! »

Elle est détenue durant quatre ou cinq heures, puis relâchée avec promesse de comparaitre et la condition de ne pas communiquer avec le policier qui insistait tout juste pour l’arrêter. Déjà deux étapes préliminaires du procès intenté contre elle par l’agent qu’elle aurait intimidé se sont déroulées.

Le présent

Jennifer, nous l’avons déjà dit, a souffert d’un traumatisme crânien lors de son arrestation du 1er mai 2014, et son entorse cervicale a été reconnue « sévère » par la suite. Elle a du porter un collier cervical durant un mois, prendre des anti-inflammatoires pendant deux mois. Une partie du dommage est permanent, et Jennifer n’est toujours pas en mesure de pratiquer son métier. Elle fait des cauchemars et fige lorsqu’elle voit une voiture de police. Selon la psychologue qui la suit depuis quelques mois, elle est atteinte d’une « paranoïa justifiée » de la police. Elle a depuis vécu d’autres incidents de profilage lorsqu’elle circule seule au centre-ville de Montréal ou qu’elle manifeste, ce qu’elle fait moins qu’avant. Elle lutte toujours contre la brutalité policière, et poursuivait la Ville de Montréal pour 85 000$ suite aux événements du 1er mai. Suite aux événements subséquents, elle poursuit la Ville pour 100 000$.

Pour en savoir plus ou aider

Jennifer se raconte dans ce magnifique court documentaire de G.A.P.P. A. et MADOC.

Jennifer parle de profilage politique suite à la première du documentaire (Courts Critiques 3, 14 Octobre 2014, durant le Festival du Nouveau Cinéma).

Contribuez à la campagne de Jennifer pour aider à sa défense.

Chroniques de la répression ordinaire (I): Jennifer Bobette

Anarchopanda et la charte – foire aux questions

[Originellement publié sur Facebook le 10 Janvier 2014.]

ANARCHOPANDA ET LA CHARTE

FOIRE AUX QUESTIONS POUR CEUX ET CELLES QUI N’ONT TOUJOURS PAS COMPRIS ET QUI ONT DU TEMPS À PERDRE

Q1. Donc tu es contre la charte?
R1. Comme tout le monde que je connais qui est « contre la charte », je ne suis pas contre la charte au complet, seulement contre l’interdiction des signes religieux dans la fonction publique. Je suis aussi plus largement « contre la charte » dans le sens que c’est quand même exceptionnellement hallucinant que le Ministre des institutions démocratique ait autant de temps à mettre là-dessus vs. des questions autrement plus urgentes même dans une perspective réformiste comme le financement des partis politiques, la réforme du mode de scrutin, l’influence des lobbyistes, le nombre et la durée des mandats, la non-imputabilité des dirigeants, la capacité des dirigeants à se magasiner leurs futures jobs en plein mandat, etc.

Q2. Heille, tu serais pas « pour la religion », un « apôtre des chartes », un défenseur du « multiculturalisme à la canadian »?
R2. Non.

Q3. Pis si je te crois pas?
R3. Si tu crois pas ce que je dis, pourquoi tu me lis?

Q4. Oui mais t’as pas lu la Bible, le Coran, etc., tu vois pas à quel point c’est vraiment mauvais?
R4. Je les ai probablement plus lus que toi. C’est des textes, c’est écrit par des humains, y’a du bon et du moins bon. Si j’embarquais, je serais probablement pas anarchiste, hein? D’un autre côté, réduire des traditions centenaires ou millénaires à leurs textes fondateurs, c’est un peu (pas mal) cave, et prétendre qu’on a pas nos propres mythes, qu’on a l’apanage de la rationalité alors que les gens religieux se noient dans l’absurde, c’est un peu (pas mal) réducteur.

Q5. Mais c’est des idéologies totalitaires!
R5. Y’en a eu des athées, aussi, des idéologies totalitaires, pis btw tu sonnes un peu totalitaire toi-même avec tes interdictions, de mon point de vue.

Q6. Mais tsé un anarchiste pour la religion dans l’état, c’est cave.
R6. Un anarchiste pour un contrôle supplémentaire de l’état sur la vie des gens, c’est cave. Maintenant qu’on a admis qu’on est peut-être tous les deux caves, admet que la charte n’opère pas sur le plan de la religiosité réelle des gens, mais de l’apparence de cette religiosité. Je trouve que c’est accorder beaucoup trop d’importance à ces apparences, qu’il ne faut pas tant lutter contre ces apparences mais plutôt contre l’importance qu’on y accorde, et qu’on ne devrait pas encourager toute tentative de l’état de contrôler notre apparence, sauf pour des motifs raisonnables évidents (i.e. la sécurité de la personne dans les circonstances usuelles de son travail.)
Je trouve aussi que les dommages que pourraient occasionner cette politique (la perte d’emplois de gens qualifiés et leur isolement social) vont contre les objectifs prétendus de cette charte (l’égalité homme-femme, quelle joke grotesque) et ne sont pas du tout nécessités par le supposé problème qu’elle prétend combattre.

Q7. Oui mais tsé TU TE CONTREDIS parce que tu peux pas afficher tes opinions politiques ou autres mais TU DIS QUE C’EST CORRECT POUR LA RELIGION TU TE CONTREDIS.
R7. T’es vraiment fier de ta shot, hein? Malheureusement pour toi, je ne suis pas pour proscrire l’affichage d’opinions, quelles qu’elles soient, au sein de la fonction publique. Est-ce que ça veut dire que je pense que quelqu’un qui travaille pour l’état devrait passer son temps à les afficher? Non. Est-ce qu’il devrait les afficher? Eh bien, est-ce que ça l’empêche de bien faire son travail? Si oui, il ne devrait pas, et si il continue, il devrait être mis à porte, pas parce qu’il affiche ses opinions, mais parce qu’il fait mal son travail. Sinon, ça change rien, et cela devrait être permis. Tu sais que permettre quelque chose, ça ne veut pas dire qu’on devrait le faire tout le temps, n’est-ce-pas?
Pour prendre un exemple facile mais qui surprendra peut-être, un certain ami très personnel n’a jamais porté le carré rouge en enseignant, car il jugeait que ce n’était pas approprié dans le contexte. Aurait-il pu le porter? En ce qui me concerne, oui, il l’aurait pu, comme certains de ses collègues l’ont fait. Se contredit-il? Pas du tout.
De plus, c’est quand même hallucinant de voir des gens qui se disent à gauche, pire encore « libertaires », défendre le droit illimité de l’état ou des entreprises d’imposer un uniforme. Parce qu’on lutte pas contre ça, on devrait s’attaquer aux seuls qui ont réussi à se faire respecter? Le ressentiment, vous connaissez?

Q8. Oui mais en Arabie Saoudite…
R8. On est pas en Arabie Saoudite.

Q9. Oui mais tu respectes pas le combat des femmes en Arabie Saoudite…
R9. Je présume sauf preuve du contraire que les femmes en Arabie Saoudite a) ne savent pas ce qui se passe ici, b) s’en contre-câlissent, c) en ont assez sur les bras à essayer de régler des problèmes qui sont autrement réels que les nôtres.

Q10. Oui mais les femmes d’Arabie Saoudite qui s’en viennent ici pour plus vivre ça…
R10. Plus vivre quoi? Rencontrer des femmes voilées? La charte aidera pas. Ne plus être forcée par son mari à porter un voile? La charte aidera pas.

Q11. Oui mais on s’en vient comme en Arabie Saoudite, l’Islam grandit partout, y contrôlent toute, check mon vidéo poche et tendancieux ou mon article de marde de vigile.net.
R11. Ton vidéo est poche est tendancieux, ton article c’est de la marde, et la charte aidera pas.

Q12. Oui mais c’est un pas dans la bonne direction.
R12. Si ça aide pas, ça peut pas être un pas dans la bonne direction.

Q13. C’est facile à dire quand t’as rien d’autre à proposer pis que tu fais juste chialer.
R13. L’antidote à la religion, il n’y en a qu’un, c’est une éducation critique et émancipatrice. La répression, toujours, partout, l’encourage. Penses-tu que les expansions hallucinantes du premier christianisme ou de l’Islam se soient effectuées dans un contexte où ces religions étaient accueillies à bras ouverts? Tiens, au lieu de foutre des éducatrices à la porte, on pourrait arrêter de financer des écoles confessionnelles?
L’autre antidote à la religion, c’est lui qu’on regarde jamais : la légitimité de leurs critiques du mode de vie de l’homme moyen sensuel. Leur message pogne pourquoi? Entre autres parce qu’ils disent qu’une vie d’accumulation matérielle et de confort, une existence individualiste et aliénée de sa communauté, ce n’est pas une vie digne d’un être humain, et qu’il y a quelque chose de supérieur à ça. Qu’ils se trompent en grande partie sur le remède, j’en conviens, mais il reste qu’ils ont fucking raison sur le reste, et que c’est plus facile de les écraser que de changer notre propre mode de vie déficient, n’est-ce-pas?

 

Anarchopanda et la charte – foire aux questions

Lettre ouverte à ceux et celles qui manifesteraient contre P-6 si seulement nous donnions notre itinéraire comme des gens raisonnables

[Originellement publié dans le journal Le Devoir du 1er Novembre 2013.]

Chers alliés, chères alliées,

Puisque vous manifesteriez contre le Règlement sur la prévention des troubles de la paix, de la sécurité et de l’ordre publics, et sur l’utilisation du domaine public — ou Règlement P-6 — particulièrement dans sa version amendée en 2012 sous le régime Tremblay si seulement nous donnions notre itinéraire comme des gens raisonnables, permettez-moi de postuler que pour vous, P-6, dans sa version actuelle, n’est pas acceptable dans le cadre d’une société libre et démocratique; qu’il porte atteinte à des droits autrement plus importants que celui prétendu de jouir de sa bagnole au centre-ville (parce qu’à pied ou en vélo ça circule toujours très bien); qu’il menace au moins toute manifestation spontanée ou organisée horizontalement et sans service d’ordre ainsi que toute manifestation avec itinéraire désirant circuler dans des circonstances déplaisant au SPVM ou déviant pour quelque raison de son trajet; qu’il sera éventuellement déclaré inconstitutionnel et donc illégal par la lucidité de quelque tribunal.

De votre côté, soyez assurés que je vous crois sincères dans votre volonté de nous aider à ne pas attendre la fin de ces longues procédures pour décapiter le règlement P-6; que je comprends aussi votre crainte d’arrestation en vertu de ce dernier, de blessures lors de la fermeture de la souricière qui vous attend, de détention à la fraiche durant plusieurs heures sans grand espace pour bouger et sans accès à de l’eau ou à des toilettes; que j’imagine que vous n’avez pas particulièrement de béguin pour la fouille, le menottage au dos avec des tie-wraps trop serrés, l’identification photo et vidéo sans votre autorisation, le parachutage à l’autre bout de la ville et la libération après la fermeture du métro; que vous ne reluquez pas particulièrement l’idée que l’on vous considère comme une matière à gérer au milieu d’un paquet de gens ne faisant tous et toutes qu’exécuter leurs ordres, esquivant ainsi la nécessité de justifier le moindre de leurs décrets; que vous auriez préféré, si vous aviez été à ma place le 22 mars 2013, assister à votre concert de Nick Cave & the Bad Seeds plutôt que de risquer d’avoir à débourser 637$ en amende.

Qui ne vous comprendrait pas? Certainement pas moi.

Alors vous avez peur, pour vous-mêmes et peut-être pour nous aussi, comme j’ai moi-même peur ou peut-être un peu plus, et vous aimeriez que nous donnions notre itinéraire — juste une petite fois, puisque ce n’est pas coutume — afin de vous sentir aptes à marcher à nos côtés pour dénoncer ce règlement inique. J’ai peur de devoir être le porteur d’une bien mauvaise nouvelle : itinéraire ou pas, vous devriez avoir peur.

Vous savez peut-être, en effet, que beaucoup de manifestations n’ayant pas remis leur itinéraire ont néanmoins été «tolérées» («négligées»?) par le SPVM en 2013.  Vous savez probablement que certaines d’entre elles qui défilaient sur le trottoir (1) ou dont le parcours était soit évident (2), soit inexistant (3) furent réprimées ou sérieusement menacées de l’être. Il suffit en effet au SPVM de passer de l’article 2.1 (sur l’itinéraire) à l’article 2 du même règlement pour que toute manifestation troublant ou menaçant la paix selon le « bon » jugement du SPVM soit réputée digne d’être réprimée par des arrestations de masse.

Alors la question à vous poser avant de venir manifester si vous ne désirez pas que votre liberté d’expression s’achète au prix des traitements décrits ci-haut n’est pas « va-t-on donner l’itinéraire? », mais « les responsables du SPVM jugeront-ils que nous troublons ou allons troubler la paix, selon leur compréhension de ce que cela signifie? ». Peut-être jugeront-ils que non, ou pas suffisamment pour justifier une intervention. Peut-être fonderont-ils ce jugement sur la base de facteurs comme le nombre de manifestants et de manifestantes, l’effectif policier disponible, la météo. (4) Peut-être aussi, qui sait, sur la base du fait que la cause ne les visera pas trop personnellement, ne rappellera pas trop 2012, ne sera pas trop  anticapitaliste; que la manifestation sera assez discrète à leur goût, qu’elle se tiendra loin des grandes artères commerciales; que beaucoup des personnes présentes seront — comme vous peut-être, qui sait — considérées par les constables sur place comme des membres constructifs de la société et donc dignes d’un respect qu’ils et elles n’ont manifestement pas le désir ou la capacité d’étendre à plusieurs. Tout ou presque sauf la question fondamentale, « des actes criminels ont-ils été commis?», qui ne justifierait par ailleurs que l’arrestation des gens ayant causé ces méfaits, pas l’arrestation de masse et la culpabilité par association qu’elle implique. Peut-être donc, sur la base de ces divers facteurs plus ou moins loufoques, vous en tirerez-vous cette fois. Peut-être nous en tirerons-nous aussi.

Mais peut-être pas.

Nous devons donc conclure que manifester significativement et sans risque, pour certaines causes dont la nôtre, dans le contexte actuel, itinéraire ou pas, est impossible. Plus fondamentalement : si vous venez et que vous vous en tirez, si on ne s’en tire que tant que vous êtes là, ou plus généralement que tant que notre manifestation est jugée « tolérable » (« négligeable?») par ce SPVM que nous avons appris à mieux connaitre en 2012, qu’aurons-nous gagné, vraiment? Je vous laisse avec ça, et vous souhaite de vaincre votre peur. Si vous en êtes incapables, nous vous comprenons, c’est d’ailleurs arrivé à plusieurs ayant défié P-6, et ça arrivera probablement à d’autres. Ça m’arrivera peut-être, qui sait. Nous accueillons à bras ouverts toute l’aide que vous serez capable d’offrir à cette lutte, selon vos capacités. Mais, de grâce, ne nous demandez plus de donner notre itinéraire. Demandez plutôt justice à ceux et celles qui nous répriment : à notre service de police qui ne serait qu’un simple exécutant s’il ne militait pas activement pour la préservation de P-6 (5), et avant tout aux membres de la classe politique qui encouragent, cautionnent ou tolèrent cet état des choses.

Cordialement,

Anarchopanda pour la gratuité scolaire

(1) Comme lors de la toute récente manifestation contre le projet de pipeline Enbridge du 10 octobre 2013.

(2) Notamment la manifestation de la Journée des travailleurs et travailleuses du 1er mai et ses 447 arrestations, car entendons-nous qu’il n’y a pas vingt manières sensées de marcher de l’Hôtel de ville au Club sélect 357c.

(3) Puisque la manifestation était statique, comme lors de la fameuse manifestation devant l’école primaire Saint-Pierre-Claver du 2 mai 2013.

(4) Ian Lafrenière, commandant aux communications du SPVM, cité par Marie-Michèle Sioui, Règlement P-6 : pas de règles d’application précises, « La Presse », 1er septembre 2013.

(5) Jeanne Corriveau, Le SPVM défend son application du règlement P-6, « Le Devoir », 18 avril 2013.

Lettre ouverte à ceux et celles qui manifesteraient contre P-6 si seulement nous donnions notre itinéraire comme des gens raisonnables

LE QUASI KIDNAPPING D’ANARCHOPANDA

[Poisson d’avril originellement posté sur Facebook le 1er avril 2013.]

LE QUASI KIDNAPPING D’ANARCHOPANDA*

Plus tôt ce soir, peu après dix heures. Comme il est souvent d’usage après avoir pesté contre un quelconque invité péquiste à Tout le Monde en Parle, Anarchopanda s’allonge sur le sol de sa tanière avec un scotch et un bon bouquin pour oublier. Des bruits suspects proviennent de l’extérieur : une insolente famille de ratons-laveurs cherche-t-elle à s’imposer? Anarchopanda enfile un pyjama et sort voir de quoi il en retourne.

« Sureté du Québec. Article trente-et-un, veuillez nous suivre, s’il vous plait. »

Anarchopanda, autant habitué aux détentions préventives sans motif raisonnable que troublé par l’inexplicable politesse des agents, pénètre non sans quelque difficulté dans la très anonyme Econoline blanche qui démarre aussitôt. Les vitres sont teintées rare, il ne sait pas où ce voyage au bout de la nuit se terminera.

Après de longues minutes, le véhicule banalisé s’arrête brusquement. La porte s’ouvre, et les agents poussent Anarchopanda à l’intérieur de ce qui s’avère être un restaurant bobo du Vieux-Montréal. L’établissement est vide, la lumière tamisée, une musique lascive (Barry White?) sur les haut-parleurs. Tout cela n’augure rien de bon.

À la demande des agents, Anarchopanda s’assoit à la seule table avec couvert. On lui bande les yeux, il ne discerne plus que la lueur illusoirement distante des deux chandelles qui ornent la table. Le temps passe, les agents semblent avoir disparu, mais Anarchopanda n’ose se débander les yeux de peur qu’on lui serve une ration de CS pourtant proscrits en temps de guerre ou d’euphémiques « bâtons cinétiques ».

« Vous pouvez enlever votre bandeau », lui dit une voix féminine, rauque mais assurée. Les yeux de l’ailuropède s’adaptent rapidement, sélection naturelle oblige, à la lumière ambiante. Devant lui, par ordre de proximité, une assiette de bambous au cari vert, les chandelles susmentionnées, un osso buco et Pauline Marois. Elle semble pâle, fatiguée.

« Pardonnez-moi d’avoir procédé ainsi. Je n’en peux plus, je dois briser ce silence, mais je ne peux pas parler en public, je suis muselée. Je ne savais pas vers qui me tourner… j’ai pensé à vous. » Ses lèvres tremblent, ce n’est vraisemblablement pas son premier verre de Shiraz.

Anarchopanda ne sait pas quoi dire, mais parler est obsolète. Pauline s’épanche, mue par quelque puissance intérieure et occulte, un barrage en cours de rupture.

« Je sais bien que ça n’a pas d’allure ce qui se passe. Nous sommes enlisés dans nos propres contradictions, poussés par la fatalité électorale à défendre les mêmes dispositions de P-6 que nous portions en anathème il y a de cela quelques mois seulement au sujet de la loi 12. Véronique Hivon ne me parle plus, Marie Malavoy a vomi dans une poubelle durant la dernière réunion du caucus ministériel, Lisée s’enlise dans les pilules… je ne sais plus quoi faire. Et là, ce qui vient de sortir sur Victoriaville… et c’est eux qui sont censés me protéger! »

Sa voix se brise, Pauline éclate en sanglots. Soudainement, elle frappe la table du poing, et l’osso buco, qui porterait plainte pour voie de fait s’il était conscient, termine sa trajectoire sur le plancher, non sans avoir effleuré la robe de la première dame. Douze agents de la SQ ainsi qu’un chien et un hélicoptère entrent en trombe dans la pièce, vraisemblablement désireux de se racheter pour un certain soir au Métropolis, mais Pauline les renvoie du revers de sa main gantée. Anarchopanda hésite, puis lui offre une serviette de table préalablement mouillée à même son verre d’eau, maladroitement puisqu’une patte de quatre doigts est opérationnellement inefficace lors de circonstances mondaines.

Pauline essuie sa robe avec la serviette mouillée, puis mouille sa propre serviette de ses larmes avant de se moucher dedans avec fracas. Quelques minutes passent puis ses épaules se raidissent et elle retrouve la stature d’une femme d’état, toute de béton, alors que Barry White étend à nouveau son empire sur le battement des pales d’un hélicoptère déjà parti réprimer quelque autre attroupement.

« Je… écoute, c’est assez, on ne peut plus vivre comme ça. Au diable les sondages, de toute façon ce parti est déjà mort, on le sait tous, alors aussi bien mourir dans la dignité. » Elle ne peut s’empêcher un sourire ironique, c’était vraiment une bonne joke d’euthanasie. « J’écris demain à Applebaum et Labeaume, c’est pas comme s’ils avaient des dizaines de milliers de deniers publics à bruler en frais légaux pour défendre l’indéfendable, je suis certain qu’Applebaum va comprendre et Labeaume… Labeaume, il nous en doit toute une à Maltais avec son estie d’amphithéâtre. Et vous allez l’avoir, votre vraie commission d’enquête, indépendante pis toute, et je vous en passe un papier qu’elle va aussi considérer l’angle politique de ce qui s’est passé. C’est pas comme si c’était nous qui va se ramasser dans le gros du trouble de ce point de vue là… »

Son regard quitte Anarchopanda et semble fixer quelque chose au loin, dans une distance inénarrable, peut-être une poussière virevoltant dans l’abysse de cette nuit montréalaise, symbole pas très subtil de l’arbitraire d’une destinée humaine, la sienne. Un sourire orne ses lèvres, elle semble désormais détendue. Un serveur hésitant dépose des tiramisus, Anarchopanda est au régime car il marche moins souvent que d’habitude, la première dame engouffre les deux portions avec l’alacrité d’une survivante de camp de concentration. Ses pommettes rougissent, elle vit à nouveau.

« Merci de m’avoir tenu compagnie. Vous savez, quand on est reine, des fois on se sent tellement seule… Je sais que vous ne donnez pas d’autographes, en tout cas c’est ce que le responsable du SPVM m’a dit après que vous lui ayez refusé le soir de votre arrestation, mais… peut-être une petite photo pour mettre sur mon compte Instagram? J’essaie de me racheter envers ma nièce, elle est en études féministes à l’Université Laval… »

Anarchopanda acquiesce, il est un gentlepanda. On l’escorte jusqu’à sa tanière, toutes ses certitudes ébranlées. En terminant son scotch, il se demande s’il se demandera demain matin si tout cela n’était qu’un rêve absurde. Il en prend un deuxième, puis un troisième, question d’être certain de ne pas pouvoir le déterminer avec certitude. Même si, comme l’écrit Kant, « l’empire des ombres est le paradis des fantasques », plutôt ne pas y croire et être surpris que vivre d’espoir et être déçu, non?

  • Sous-titre : « Rêves d’un panda mi-aveugle éclairés par des rêves métaphysiques ».
LE QUASI KIDNAPPING D’ANARCHOPANDA

À la CLASSE

[Discours prononcé lors du rassemblement ‘Nous sommes avenir’, 10 août 2012]

Chers étudiants luttant avec la CLASSE,
Chères étudiantes luttant avec la CLASSE,

Je m’appelle Julien, j’enseigne la philosophie et je suis pour la gratuité scolaire. Je fais partie de Profs contre la hausse, qui malgré son nom regroupe beaucoup de profs qui sont également pour la gratuité scolaire. On m’a demandé de vous dire c’est quoi Profs contre la hausse et pourquoi on vous appuie. Puisque j’ai seulement quelques minutes, je vais essayer de faire les deux en même temps.

Si j’avais à vous expliquer en une phrase et de la manière la plus scientifiquement exacte possible ce qu’est Profs contre la hausse, je dirais, « Profs contre la hausse c’est comme vous-autres mais en moins hot et avec des profs. » Je m’explique.

Profs contre la hausse est né du besoin des profs de se rencontrer drette là, tous et toutes, de manière inter-syndicale pour ne pas dire para-syndicale pour ne pas dire presqu’extra-syndicale (dans le sens des grandes centrales, on s’entend), pour réfléchir (pas trop) et agir (le plus possible) en support à votre lutte. Je sais que je devrais dire notre lutte. J’y reviens plus tard.

À Profs contre la hausse, il n’y a pas de président ou de présidente, même pas de porte-parole à vrai dire en tout cas surtout pas moi, tout se fait en comité, de la manière la plus horizontale possible, et ensemble avec ceux et celles qui sont là on s’organise pour faire ce qu’on peut faire. Et ça marche, je dirais, assez bien. Avec l’aide financière et logistique des centrales, il faut le reconnaitre et nous les en remercions sincèrement, nous avons organisé un journal, des pétitions, des déclarations publiques, des manifs, un geste d’éclat à l’Assemblée nationale, du piquetage de support aux blocages des CÉGEPS et des universités, des interventions en AG quand on nous l’a demandé, la Chaine de Solidarité Profs-Étudiants, une tentative manquée de nous livrer au SPVM parce que nous prévoyions désobéir à la loi 12, et j’en passe pas mal.

On ne s’est jamais vraiment demandé entre nous pourquoi on s’organise comme ça, et pourquoi par cette organisation on fait ces choses-là. Mais s’il y a une réponse à cette question, c’est bien celle-ci: parce que vous êtes organisés pas mal comme ça, et parce que vous faites pas mal ces choses-là, ou pour être plus précis, parce que vous avez raison d’être organisés comme ça, et que vous avez raison de faire pas mal ces choses-là.

Vous avez raison parce que vous avez compris qu’une des choses les plus importantes au sein d’un mouvement social, c’est de s’assurer que nos moyens ne sont pas en contradiction avec nos objectifs. Qu’on n’arrivera jamais à une société libre, honnête et juste si on bûche pour s’y rendre dans des structures autoritaires, manipulatrices et qui préservent en leur sein les privilèges qu’elles prétendent combattre. C’est pareil dans les actions. Les gens qui ne nous comprennent pas ne comprennent pas qu’on ne puisse pas remettre un foutu trajet avant une manif de nuit parce qu’ils et elles ne comprennent pas que pour remettre un trajet d’avance, ça prend quelqu’un ou quelqu’une, ou quelques-uns ou quelques-unes qui le décident d’avance. Ça prend des gens qui décident et des gens qui suivent. Nous et vous, on veut que le plus grand nombre possible de gens qui auront à suivre décident aussi, parce qu’on sait qu’en passant par-là, même si des fois avouons-le c’est crissement chiant de passer par là, l’action sera leur action, le combat leur combat.

Il est impossible pour moi de vous exprimer à quel point j’aimerais vous dire que la lutte contre la hausse est le combat de Profs contre la hausse, mais je n’en suis pas capable. Bien que par Profs contre la hausse vos profs s’impliquent plus qu’ils et elles ne se sont jamais impliqués auparavant dans la défense de l’accessibilité à l’éducation supérieure, je crois que la chose honnête à vous dire reste que le combat de Profs contre la hausse est généralement encore aujourd’hui de supporter votre combat contre la hausse. C’est aussi un combat, faire ça, et c’est aussi contre la hausse, mais comme je vous l’avais dit, on n’est juste pas aussi « hots » que vous. En guise d’excuses, j’espère que vous comprenez à quel point mener même ce combat-là est pour nous une chose extrêmement ardue. Beaucoup parmi nos administrateurs, nos collègues, nos étudiants et nos étudiantes, les médias et la société civile en général pensent que lutter à vos côtés pour une éducation accessible n’est pas un comportement approprié pour un enseignant ou une enseignante.

On pourrait penser qu’ils et elles pensent que de lutter pour une éducation accessible n’est que l’affaire des étudiants et étudiantes, mais j’ai la conviction peut-être injustifiée qu’ils et elles ne sont pas assez stupides pour penser quelque chose d’aussi grotesque. S’ils et elles ne sont pas hypnotisés par le mirage de l’austérité sélective que sécrètent les translucides, ce qu’ils et elles pensent, au fond, c’est que vous ne luttez pas pour une éducation accessible. Vous ne luttez que pour réduire la facture d’un service dont vous bénéficiez et qui est sans grande utilité sociale dans leur sens de ce terme, c’est-à-dire sans grande utilité économique. Et effectivement, si c’était ça votre lutte, j’aurais certainement passé cinq mois à travailler sur ma thèse.

Ces gens ne peuvent donc pas comprendre que vous retardiez votre progression académique, que vous perdiez des opportunités d’emploi, que vous souffriez du manque de sommeil et de l’effort des longues marches, des coups de matraque et du poivre, que vous perdiez des organes, tabarnak, et risquiez d’être fichés, emprisonnés et de subir des amendes pouvant dépasser la hausse que vous combattez. Alors disons leur ensemble que s’ils ne le comprennent pas, c’est parce que c’est effectivement incompréhensible. On ne sacrifie pas tant pour du fric, on sacrifie tant pour un idéal, un rêve, un désir de vivre un jour dans une société à la hauteur de l’humanité à laquelle nous aspirons.

Votre lutte et d’autres devraient être menées de front, comme vous menez la vôtre, par tout être humain partageant le même idéal que vous, parce votre courage devrait être notre courage et que l’incarnation de cet idéal est ce que les êtres humains méritent- et nous sommes nombreux à lutter avec vous selon nos capacités, plus nombreux qu’on aurait pu le croire avant que vous nous ayez secoués de notre torpeur, mais peut-être encore pas assez, et peut-être encore avec pas assez de courage. Cela serait une raison de baisser les bras si ce n’était pas une mauvaise raison. La transformation de la société comme vous la voulez, une vraie transformation, par le bas et avec le peuple, et non d’en haut et malgré lui, est un combat quotidien d’éducation et de mobilisation populaire qui nécessite énormément de patience et d’empathie, et dont les effets tardent souvent à devenir manifestes.

Personne dans l’histoire récente du Québec n’a poussé aussi loin ce combat que vous. Personne n’a sacrifié collectivement autant que vous dans la poursuite d’une société plus juste parce que plus égalitaire. Nous, et je sais qu’ici je peux parler pour chaque Prof contre la hausse que j’ai eu le plaisir et le privilège de rencontrer en ces derniers mois, nous savons cela. Et c’est pour cette raison, et pour tout ce que vous nous avez appris, à nous les profs, que je vous prie d’accepter ce soir, en notre nom, ce témoignage inadéquat de notre respect et de notre amour infini.

À la CLASSE