L’étudiant et la distributrice, une analyse comparative

[Originellement publié sur Ricochet le 20 Juillet 2015]

Tentons un instant de nous rappeler sans frémir l’occupation du pavillon De Sève de l’Université du Québec à Montréal qui s’est déroulée le 9 avril dernier, principalement relatée par nos médias sous la forme d’images de distributrices saccagées.

Malgré les opinions souvent confuses et quelquefois contradictoires de la gauche sur la question dite « de la violence », ces images de vandalisme au sein de nos institutions d’enseignement violèrent nos notions naturelles de proportion, de symétrie et de salubrité, et savent encore heureusement produire en nous un sentiment instinctif d’horreur. Notre manque comparatif d’empathie envers des étudiant-e-s minimalement tout aussi reprimé-e-s que ne le furent chaises, fenêtres et distributrices, par contre, et ce même avant l’acte barbare, sembla plus difficilement expliquable et n’a toujours pas été proprement élucidé.

Mon objectif est de rendre pleinement intelligible cette empathie différentiée par une brève analyse comparative des avantages et des inconvénients de la distributrice et de l’étudiant qui démontrera hors de tout doute que nos intuitions en cette affaire sont bel et bien conformes à la justice.

La distributrice est fiable

Pas de mauvaises surprises avec une distributrice. Pour un prix établi rigoureusement par les lois du marché et clairement indiqué sur une surface de surcroit lumineuse, on se procurera sans faille un bien qui correspondra exactement à notre intention initiale, du moins si ce n’est pas la première fois que nous utilisons une distributrice et que nous ne sommes pas ignorants des trésors qu’elle recèle. Certes des problèmes techniques peuvent se produire à l’occasion, personne n’est parfait, mais même sur ce point la distributrice se compare avantageusement à bien d’autres technologies qui devraient pourtant être fiables; pensons seulement aux escaliers mécaniques.

L’étudiant est chaotique

C’est bien connu, on ne peut jamais prédire ce qu’un étudiant fera. De minute en minute, il peut étudier paisiblement, se promener masqué en hurlant des slogans, chatter avec une amie sur son iPhone en sirotant une sangria sur une terrasse, détruire des objets sans raison. Les scientifiques ne s’entendent aucunement sur ce qui explique l’extrême volatilité de son comportement, certains optant pour des causes physiologiques (manque de lumière naturelle, débalancement des humeurs affectant la glande pinéale, irritation due à une hygiène discutable) alors que d’autres privilégient les facteurs sociaux (musique punk, Grand Theft Auto V, absence d’une saine autorité paternelle, manque d’appréciation de la société envers le travail policier, dérives du féminisme). Comme si cela n’était pas assez regrettable, son caractère continue de se modifier au gré des évènements, et l’étudiant que l’on a presque appris à connaitre hier pourrait fort bien s’avérer différent le lendemain. Comment penser pouvoir transiger dans la durée avec des êtres d’une telle volatilité? Dieu merci, cette condition semble usuellement se résorber peu après l’entrée dans la vie productive, mais d’ici là, si on souhaite à tout prix vivre dangereusement, on préfèrera de loin la proximité d’un porc-épic épileptique.

La distributrice produit de la valeur

Tentez un instant d’imaginer un monde sans distributrice. Toute personne souhaitant se procurer, par exemple, un breuvage gazéifié et sucré se trouverait minimalement dans l’obligation de se déplacer vers un lieu de commerce afin de combler ce besoin pressant, ce qui pourrait aussi impliquer d’autres désagréments comme s’habiller et sortir à l’extérieur (même l’hiver!). Dans le pire des scénarios, cette personne pourrait même se voire forcée de gazéifier l’eau par elle-même avant d’y ajouter un sirop sucré maison à base d’ingrédients spécifiquement calibrés pour en maximiser le goût. Comme si nous avions tous étudié la chimie des boissons! Soyons sérieux! La civilisation, jugeant bienveillamment qu’épancher une soif impérative d’eau gazéifiée et sucrée ne peut se faire à tel prix, fit en sorte que nous puissions rencontrer au hasard de nos périples ces oasis artificiels où, à un prix fort raisonnable et sans aucun effort, nous pouvons combler ce besoin fondamental. Ceci est indiscutablement juste, bon et nécessaire, et quiconque se dresse irrationnellement face à un arrangement si profitable mérite sans aucun doute l’électrocution.

L’étudiant est un fardeau

Ne payant pas de taxes et d’impôts, ou si peu, l’étudiant est un parasite vivant au dépend de parents et d’une société qu’en général il méprise. Il n’est pas impossible d’envisager la possibilité qu’il repaie éventuellement en partie cette dette, mais l’étudiant fait souvent tout ce qui est en son pouvoir pour éviter cette possibilité, par exemple en étudiant des choses inutiles ou en gaspillant son temps dans des activités improductives comme réfléchir, « vedger » dans un parc avec des ami-e-s, s’amuser outre le minimum requis pour pouvoir mieux travailler après, ou contester un « système » qui, quoiqu’on en dise, a quand même tenu le coup jusqu’à maintenant. S’il lui venait l’idée de consommer, ce sera probablement de la drogue, qui ne rapporte aucune taxe à l’État et augmente à terme le fardeau fiscal du système de santé. De surcroit, qu’a-il réalisé pour mériter de consommer ainsi? Dans ces conditions, l’étudiant devrait nous remercier de tolérer son existence.

La distributrice exige peu

Tel Bouddha sous son arbre, la distributrice trône dans l’espace qui lui est réservé, sans désir aucun, bien qu’on puisse métaphoriquement lui attribuer une volonté absolue de combler les besoins de ses utilisateurs potentiels. Elle n’impose à son environnement immédiat que le léger ronronnement de son climatiseur et une consommation de plus en plus raisonnable d’électricité, résultante d’avancées technologiques majeures. Quand vient l’heure de son trépas, elle est, pour l’essentiel, recyclable. Si elle n’est pas effectivement recyclée, on ne va quand même pas mettre ça sur son dos!

L’étudiant demande tout et n’importe quoi

Constitutivement insatisfait et insatisfaisable, l’étudiant qui s’exprime ne peut qu’émettre, généralement en hurlant, un ensemble éparse de revendications contradictoires, quand elles ne sont pas totalement inintelligibles. Dans un espace public où il s’exprime de manière totalement disproportionnée à son statut, sans aucune considération pour les autres groupes qui auraient au moins autant le droit de se plaindre s’il y avait réellement de quoi se plaindre, sans même laisser le moindre hiatus où pourrait s’immiscer la quiétude pourtant si apaisante de l’aptement nommée « majorité silencieuse », qui ont après tout eux aussi le droit de s’exprimer, même silencieusement, l’étudiant passe sans respirer d’exigences simples mais corporatistes à des demandes loufoques d’utopisme exigées au nom d’un « nous » dont ils ne sont, doit-on le rappeler, qu’une partie insignifiante. Et si contre toute attente rationnelle nous faisions néanmoins l’effort de les comprendre, que nous dirons-t’ils ensuite? « Fuck toute. » Répondez honnêtement: avez-vous déjà vu une distributrice faire preuve d’une telle impertinence?

De grâce, réfléchissez à ces choses la prochaine fois que l’on verse des larmes sur le sort des jeunes ou qu’on s’indigne contre l’adoption d’une saine règlementation visant à baliser leur comportement. De telles opinions, aussi bien intentionnées soient-elles, sont radicalement aliénées de la sagesse populaire : avant de chercher à s’exprimer, la jeunesse, arriviste par définition, devrait prendre le temps de comprendre comment les choses fonctionnent, de préférence par l’intermédiaire d’un stage en entreprise. Elle devrait surtout foutre un peu patience à ceux et à celles qui ont tant donné pour faire du Québec un endroit si juste et si prospère.

L’étudiant et la distributrice, une analyse comparative

Fuck la violence, mais encore…

[Originellement publié sur Ricochet le 17 Avril 2015]

Lettre ouverte en réponse à « « Fuck toute », mais encore… », Rima Elkouri, La Presse, 16 avril 2015

J’aimerais préfacer ma réponse à ton texte, Rima, en te rappelant ce que tu sais déjà : le respect infini que j’ai pour ton travail de journaliste, et le respect presque infini que j’ai pour ton travail de chroniqueuse. La différence entre les deux n’est pas vraiment une affaire personnelle: je considère simplement la première tâche plus noble, plus ardue, plus utile que la seconde, et d’une manière ou d’une autre préalable à celle-ci. Je t’ai d’ailleurs découvert dans une série de chroniques qui portaient sur la question du logement, chroniques particulièrement bien informées, car elles s’appuyaient sur ton propre travail préalable de journaliste sur cette question.

Tu comprends maintenant, Rima, que cette préface ne sert pas uniquement à vanter tes talents indéniables, mais à gesticuler vers ce qui me trouble, au fond, dans l’article que tu as publié hier, et qui pour moi n’est qu’un exemple parmi tant d’autres, mais malheureusement un des pires, de ce qu’on pourrait appeler le «syndrome du chroniqueur»: la presque nécessité professionnelle d’écrire sur des sujets ou des milieux au sujet desquels on est peut-être plus informé ou on a peut-être plus réfléchi que la majorité des Québécois et Québécoises (ce n’est souvent pas dur à battre), mais au sujet desquels on n’est peut-être pas assez informé ou on n’a peut-être pas assez réfléchi malgré tout.

Si tu veux bien tolérer ce même vice chez moi quelques instants, je ne crois pas que tu aies écrit l’article parce que tu manquais de sujets à traiter. Je me trompe peut-être, mais je crois que tu l’as écrit parce que tes collègues se sont fait brasser à l’UQÀM la veille, et que ça te dérange beaucoup, ce que je comprends entièrement. Tu crois à la liberté de presse, à la neutralité journalistique comme idéal sinon comme réalité, ces gens sont possiblement tes amis, etc. La première (et dernière) fois que nous nous sommes rencontrés, d’ailleurs, en 2012, nous en discutions en face du Palais de justice de Montréal alors que des gens masqués tentaient d’empêcher tes collègues de filmer d’autres militant-e-s qui prenaient la parole en solidarité avec des arrêté-e-s politiques de la grève. Tu étais fâchée de ça à l’époque, je ne vois pas pourquoi tu ne le serais pas aujourd’hui. Alors tu prends la plume pour parler comme tu te sens le devoir de le faire au sujet de la violence regrettable d’une frange du mouvement étudiant, et selon moi, malgré tes intentions les plus nobles, tu frappes un certain nombre d’écueils importants que je me dois de souligner:

  1. Tu écris: «Pour le pouvoir, cette violence est une bénédiction, qui le conforte dans sa position et justifie la répression. La non-violence serait autrement plus embêtante.» Mais pour croire que la non-violence serait «embêtante», on doit croire qu’en se laissant (bêtement ou pas) réprimer, on pourrait bénéficier de la sympathie du reste de la population ou d’un élan spontané de conscience de nos dirigeant-e-s. Les étudiant-e-s, même avant la «violence», ne croyaient pas cela possible. Peut-être à tort, j’en conviens, mais tu ne viendras pas me dire, Rima, qu’ils et elles manquaient de raisons de croire cela. Dans ces circonstances, sentant que la société ne les défendra pas, ils et elles se défendent. Que cette défense puisse être maladroite est, tu le conviendras, plus que normal. On parle quand même d’étudiant-e=s, pas d’une guérilla urbaine professionnelle, quoique puissent laisser entendre certains médias de masse.
  2. «Comment aurait-on pu éviter d’en arriver là? Le fait d’encadrer le droit de grève aurait-il pu prévenir les débordements? Y a-t-il eu une dérive autoritaire qui, sans excuser le saccage, permet d’en comprendre la genèse? On pourrait en discuter longtemps.» Mais tu n’en discutes pas du tout, et ces questions font partie des questions fondamentales, celles qui, comme tu le suggères toi-même, expliquent tout le reste. Si un locataire utilise une chaufferette portative illégale et sacre le feu à son immeuble, Rima, tu ne viendras pas me dire que le fait que son propriétaire ne chauffait pas le bloc est impertinent? Si tu ne veux pas, je te paraphrase, conforter le pouvoir dans sa position et justifier sa répression, tu ne peux pas faire l’économie des causes pour ne t’attarder qu’aux symptômes.
  3. L’amalgame entre anarchisme et violence dont ton texte est saturé est franchement dégoûtant. Tu sais pertinemment que tous les anarchistes ne sont pas violents, et tu devrais aussi savoir, ce qui ne semble pas être le cas ici, que tous les violents ne sont pas anarchistes. Par ailleurs, il ne suffit pas de se masquer pour être anarchiste, ou de s’autoproclamer anarchiste pour l’être, et c’est justement à cause du genre d’amalgame que tu opères que des violent-e-s se diront anarchistes sans trop comprendre ce que cela veut dire pour se donner un vernis de justification idéologique. Il existe néanmoins, c’est vrai, des anarchistes dignes de ce nom qui, après réflexion, en sont arrivés à la conclusion qu’une certaine violence, surtout symbolique, peut quelquefois faire partie de la solution et qui sont passés à l’acte sur la base de cette conviction. Je ne sais pas combien tu en connais. Je crois en connaître plus que toi, et je n’en connais vraiment pas beaucoup.
  4. Tu dis que la «piètre stratégie anarchiste» est imposée par les militants aux autres étudiants. Je te suggère qu’elle est plutôt imposée par les circonstances: si les étudiant-e-s veulent faire lever leurs cours, à la suite d’un vote démocratique à cet effet, alors que l’université ne leur reconnaît pas ce droit, ils et elles doivent forcer leurs professeur-e-s à lever les cours au sens de leur convention collective. Les professeur-e-s doivent donner leur cours sauf s’ils et elles constatent que les conditions académiques minimales ne sont pas présentes. Avant que l’UQÀM ne leur demande formellement de ne pas se préoccuper de ça, ça pouvait vouloir dire ne pas avoir assez d’étudiant-e-s pour enseigner, depuis ça revient finalement à dire qu’ils et elles doivent se sentir en danger. Les étudiant-e-s, pour faire lever leurs cours, doivent donc, ce n’est pas du tout optionnel, donner l’impression à leurs professeur-e-s que leur sécurité est en danger. Si les étudiant-e-s qui font ceci sont menacés de diverses sanctions administratives et pénales, ils et elles doivent dissimuler leur identité s’ils et elles ne veulent pas (bêtement ou pas) subir la répression. C’est ce qu’il faudrait expliquer aux gens pour que les gens comprennent ce qui se passe à l’UQÀM, mais expliquer n’intéresse pas grand monde, réf. point 2.
  5. Dans ce contexte répressif, Rima, malgré ton attachement compréhensible à la liberté journalistique de tout filmer ce qui relève de l’intérêt public, tu peux peut-être quand même un peu comprendre que les étudiant-e-s ne sont pas particulièrement friands de caméras? Parce qu’il faudrait quand même expliquer à un moment donné que ce sont bel et bien les caméras qui dérangent, pas tant les journalistes, bien que je te concède qu’il y ait des exceptions: à ce sujet, sais-tu que certains de tes collègues d’une certaine agence de presse que je ne nommerai pas ont été aperçus de façon indépendante par plusieurs camarades en train de collaborer avec le SPVM en leur montrant des photos de militant-e-s durant les manifestations? Par ailleurs, tant qu’à se poser des questions, peut-être faudrait-il un jour se demander si c’est vraiment l’ «intérêt public» qui est servi par ces images sensationnelles que tes collègues recherchent à tout prix, et peut-être faudrait-il un jour se demander pourquoi, lorsque tes collègues sont victimes d’une violence au moins aussi réelle de la part du SPVM, ça ne fait pas le même genre de grosses nouvelles.
  6. «Il faudrait trouver mieux.» Soit, Rima, mais comme à peu près tout le monde, et je m’inclus là-dedans, tu n’aides pas beaucoup. Tu suggères l’alternative évidente à la continuation du conflit, sa fin, aussi temporaire soit-elle. Est-ce «mieux», comme le pensait effectivement l’exécutif de l’ASSÉ? Peut-être, je n’en sais rien, mais tu conviendras qu’ils et elles y ont déjà pensé et ont même longuement (c’est un euphémisme) débattu cette question dans les assemblées générales et en congrès, alors pour ce qui est de « trouver » quelque chose, on repassera.
  7. Les «radicaux masqués» (qui ne sont ici peut-être pas anarchistes, c’est déjà ça de gagné) auraient pris les commandes du mouvement? Je croyais bêtement que c’était les assemblées générales et les gens qu’elles délèguent qui avaient le contrôle du mouvement, mais si tu as de l’information privilégiée, Rima, je suis tout ouïe.
  8. «On a vu durant le printemps 2012 les problèmes que cela [«la diversité des tactiques», «l’usage ponctuel d’actes violents»] engendrait pour la crédibilité du mouvement étudiant.» Moi, Rima, je n’ai pas vu ça. J’ai vu des gens qui se sont défendus (si peu!), j’ai vu une répression policière, médiatique et législative qui s’est diversifiée et intensifiée, j’ai vu des gens qui même mal informés en sont venus à la conclusion que ça n’avait pas d’allure et qui sont descendus dans les rues avec des casseroles, et j’ai vu un gouvernement tomber. Avec des résultats prédictiblement lamentables (d’un point de vue anarchiste) certes, et je sais que beaucoup se sont affairés depuis à minimiser le rôle de la grève de 2012 dans la chute du gouvernement Charest jusqu’à dire que cette chute s’est faite malgré leur grève, mais j’espère encore pouvoir présumer, Rima, que tu ne fumes pas de ce crack.
  9. «Quand un mouvement majoritairement non violent est appuyé par des militants anarchistes utilisant la violence et la confrontation comme moyens de lutte, cela ne peut que lui nuire, même si ces militants restent minoritaires.» Voici le genre de phrase qu’on devrait, contrairement à l’usage usuel, préfacer par «Je pense que». En tout cas j’espère que tu crois que l’on devrait comprendre cette phrase comme un énoncé purement idéologique, Rima, parce que comme énoncé empirique portant sur la longue histoire des mouvements sociaux, c’est totalement discutable et passablement discuté au sein d’une littérature riche et complexe à laquelle je peux te référer si tu le souhaites. D’ici là, s’il te plaît, assumons que la réponse à la question «Comment opère concrètement la dialectique entre violence et non-violence dans les mouvements de résistance populaire qui ont historiquement fonctionné?» risque de se trouver du côté compliqué de la Force.
  10. Tu poses la question très pertinente suivante: «Car de qui parlera-t-on au lendemain de la manifestation? Des 1000 manifestants pacifiques ou des 10 anarchistes qui ont cassé des vitres de banques?» La réponse est fort simple, Rima: si des vitres ont été cassées, on parlera certainement de ça et peut-être aussi des mille manifestants pacifiques; si aucune vitre n’est cassée, tu sais aussi bien que moi que personne ou presque ne parlera des mille manifestants pacifiques. On n’a même plus la garantie qu’on parlera de ces mille manifestants pacifiques s’ils et elles se font arrêter, probablement de façon violente et inconstitutionnelle, par la police, ce qui dans toute démocratie qui se respecte devrait être un scandale. La lugubre réalité est que la majorité des journalistes présent-e-s lors de manifestations ne sont là que pour la casse. Ça ne la justifie peut-être pas, on peut en discuter, mais peut-être que ça l’explique un peu.
  11. Pour conclure l’analyse du détail, Rima, par respect pour l’ensemble de ton œuvre et pour ma santé mentale, tu me permettras de simplement ignorer ton traitement des objectifs et de la psychologie des «militants anarchistes» qui reprend dans une version légèrement plus polie l’essentiel des absurdités que l’on entend à leur sujet dans les radios-poubelles, en particulier l’idée totalement obscène qu’ils et elles chercheraient, au fond, une répression qui «les galvanise davantage et leur donne une raison d’être». J’ai peut-être tort, Rima, mais je vais continuer à croire encore un peu que tu es meilleure que ça.

Pour conclure, Rima, j’essaie dans ma vie d’être le moins prescriptif possible afin d’être conforme à une idéologie que tu connais au moins de nom et que je juge approximativement correcte, mais puisque tu te permets de donner des conseils aux étudiant-e-s, tu me permettras peut-être de t’en donner un à mon tour: peut-être devrais-tu un peu redevenir journaliste. Si tu as une caméra, laisse-la chez toi (conseil d’ami) et prends le temps d’aller jaser avec ceux et celles au sujet desquels tu pontifies aujourd’hui. Demande-leur ce qui leur est arrivé. Demande-leur ce qu’ils pensaient au début, ce qu’elles pensent maintenant.

Demande-leur pourquoi ils et elles font ce qu’ils et elles font, et écoute, l’esprit minimalement entrouvert, ce dont je te sais éminemment capable. Tu pourrais être surprise. (Et peut-être que certains et certaines de tes collègues journalistes qui n’ont pas cette habitude pourraient essayer ça aussi?)

Fuck la violence, mais encore…

Charge judiciaire contre l’article 2.1 (« l’itinéraire ») du règlement P-6 et le travail du SPVM

Aujourd’hui marque vraisemblablement le début de la fin de l’article 2.1 de l’infâme règlement municipal P-6, qui porte une atteinte sérieuse au droit de manifester à Montréal depuis mai 2012. Nous avons argumenté en décembre devant la Cour supérieure que ce règlement, en plus d’être inconstitutionnel, est simplement écrit tout croche, et nous avons ici une preuve supplémentaire de la pertinence de cette affirmation, ainsi qu’une condamnation sans équivoque de la manière dont le SPVM et la Ville de Montréal gèrent leur fardeau de preuve quand vient le temps d’arrêter du monde qui n’ont absolument rien fait de mal.

Avant l’adoption même des amendements au règlement P-6, beaucoup d’intervenants de la société civile, dont le Barreau du Québec, avaient émis de sérieuses réserves quant au règlement. Avant la décision d’aujourd’hui, des centaines d’accusations en vertu du règlement P-6 ont déjà été abandonnées ou se sont conclues par des verdicts de non-culpabilité devant les tribunaux. Dans quelques mois, il n’est pas impossible que la Cour supérieure reconnaisse le caractère inconstitutionnel des dispositions du règlement P-6 ajoutées en 2012. Plusieurs recours collectifs sont également déjà en cours afin de chercher réparation face aux injustices subies, y compris relativement à la manifestation concernée par le non-lieu d’aujourd’hui (22 mars 2013). Malgré tout ceci, l’administration Coderre défend le règlement P-6 bec et ongle et a même refusé la production d’un réel bilan d’application qui considèrerait d’autres perspectives que celle de la police.

Il est grand temps que la Ville cesse de se foutre des libertés civiles, reconnaisse son erreur, se débarrasse d’un règlement toxique qui laisse beaucoup trop de marge de manœuvre au SPVM, et qu’elle ordonne la fin des arrestations de masse et de la culpabilité par association qu’elles impliquent.

Vous trouverez le jugement complet en attachement à la suite du communiqué de presse ci-bas.

COMMUNIQUÉ DE PRESSE – POUR DIFFUSION IMMÉDIATE

Décision judiciaire majeure dans la lutte contre le Règlement P-6

MONTRÉAL – 9 février 2015

Le Comité légal de l’Association pour une solidarité syndicale étudiante (ASSÉ) souhaite exprimer sa joie suite à une victoire sans précédent dans la contestation judiciaire du Règlement sur la prévention des troubles de la paix, de la sécurité et de l’ordre public, et sur l’utilisation du domaine public (Règlement P-6). Dans une décision rendue le 9 février 2015, le juge de la Cour municipale de Montréal, Randall Richmond, a acquitté trois personnes arrêtées le 22 mars 2013 lors d’une manifestation étudiante. Ce sont au total 294 personnes qui avaient été arrêtées cette même journée. Celles-ci étaient accusées d’avoir enfreint l’article 2.1 du Règlement P-6, relatif à l’obligation de divulguer l’itinéraire, et s’exposaient à une amende de 637$.

Or, dans cette décision sans précédent, le juge Richmond a donné raison sur toute la ligne aux défendeurs qui se représentaient seuls. Ce jugement constitue une critique virulente de la gestion des manifestations faite par le SPVM. Celui-ci a déploré les violations commises par deux “hauts-gradés” du SPVM, sous les ordres du haut-commandement. Ceux-ci ont falsifié de la preuve en signant de fausses attestations sur les constants d’infraction des accusés. Selon le juge : “La banalisation de cette violation de la loi par des officiers supérieurs du Service de police de la Ville de Montréal est ahurissante. Non seulement la procédure risquait de faire condamner des innocents, elle ébranle sérieusement la confiance qu’on peut avoir dans la preuve documentaire qui est utilisée chaque année dans des milliers de poursuites pénales.”

Le juge Richmond a décidé d’acquitter les accusés sur plusieurs bases légales. Premièrement, il a statué que l’article 2.1 ne constitue pas une infraction pénale. Par conséquent, il devient juridiquement impossible de condamner des personnes en vertu de cette disposition. La Ville de Montréal a tenté de plaider qu’une telle décision aurait pour conséquence d’acquitter les 1200 personnes arrêtées en vertu de cet article. Le juge a rejeté cet argument. Pour lui, “la justice doit être faite, peu importe les conséquences”. Ce faisant, on peut s’attendre à ce que toutes les autres personnes arrêtées en vertu du même article soient acquittées au cours des prochains mois.

Deuxièmement, le juge a aussi accepté les arguments des défendeurs qui affirmaient que même si l’article 2.1 créait une infraction, celui-ci s’applique uniquement aux personnes ayant participé à l’organisation de la manifestation. Par conséquent, le juge a reconnu qu’une personne qui est présente ou qui participe à une manifestation dont l’itinéraire n’a pas été divulgué ne peut pas être arrêté en vertu de P-6. Ce faisant, cet élément de la décision vient renforcer la conclusion selon laquelle le SPVM a arrêté arbitrairement des milliers de manifestants-es depuis le printemps étudiant.

Soulignons que cette décision majeure a pu être possible grâce au réseau d’entraide et de solidarité qui s’est développé parmi les milliers de personnes arrêtées lors de manifestations, et ce à travers plusieurs villes du Québec.

Contact média

Richard-Alexandre Laniel 514-690-2988
Lynda Khelil 514-690-5113


Jugement complet: décision 22 mars 2013 – rejet de l’accusation et non-lieu

Charge judiciaire contre l’article 2.1 (« l’itinéraire ») du règlement P-6 et le travail du SPVM

« Un projet de loi pour justifier des augmentations de salaire à la SQ. »

Il n’y a aucune incohérence entre le discours austéritaire utilisé par le gouvernement pour saccager par étapes la presque totalité des services publics, quitte à voter des lois spéciales pour imposer compressions et conditions de travail affaiblies,  et la nécessité d’augmenter le salaires des policiers, quitte à commander des études pour le justifier et à voter une loi spéciale pour le faire: on ne peut tout simplement pas frapper en même temps presque tout le monde et sa propre matraque.

[Un projet de loi pour justifier des augmentations de salaire à la SQ.]

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Chroniques de la répression ordinaire (II): Cécile Riel (@frogsarelovely)

[Originellement publié sur Ricochet le 23 Janvier 2015]

Cet article poursuit une série de témoignages de répression policière et juridique vécue dans le contexte de la grève étudiante de 2012 et de ses suites. Bien que ces témoignages relatent des expériences particulières qui méritent en elles-mêmes d’être connues, ils exemplifient aussi fréquemment des modus operandi utilisés par les agents de l’État lorsqu’ils et elles se croient en position légitime de réprimer. J’espère que la connaissance de ces modus operandi nous aide à l’avenir à les reconnaitre, à les dénoncer et à les renverser.

Préliminaires

Cécile Riel est une militante de 57 ans. Elle s’implique depuis longtemps dans diverses causes, concernant notamment les droits des femmes, le système correctionnel ainsi que l’itinérance. Après des études en criminologie, elle œuvre pour divers organismes communautaires liés à ces mêmes causes. Outre une implication au sein du Parti québécois du temps de René Levesque, elle s’implique résolument à l’extérieur des structures institutionnelles officielles.

Contre la hausse des frais de scolarité, elle participe à quelques-unes des premières manifestations montréalaises au début du mouvement étudiant de contestation de 2012. Comme c’est le cas de plusieurs, c’est le traitement réservé aux étudiants et étudiantes par le SPVM et, par-dessus tout, la perte de l’œil droit de Francis Grenier (à la suite de l’explosion d’une grenade assourdissante, le 7 mars) qui l’amènent à participer aux manifestations de façon plus assidue, et particulièrement aux manifestations nocturnes. Comme plusieurs, elle passe d’une certaine appréhension envers le SPVM à une crainte aiguë à la suite d’une agression (le 25 avril, elle est gazée, plaquée par terre par un policier du Groupe tactique d’intervention, et elle reçoit des coups de pied), et à une absence finale de crainte, désensibilisation conséquente à l’exposition répétée à la violence policière. Comme plusieurs, elle tente initialement de raisonner avec les policiers et policières afin de leur faire comprendre la démesure de leurs interventions, pour finalement cesser presque toute communication avec ceux-ci.

Très tôt, elle se met à photographier ce qui se passe durant les manifestations, et éventuellement à le rapporter sur Twitter (jouant ainsi un rôle similaire à celui qu’elle avait tenu durant Occupy Montréal en 2011). Son apport à la documentation de la lutte augmente durant l’été 2012, une époque où les manifestations nocturnes deviennent moins populeuses, et moins étudiantes. Avec d’autres, elle souhaite «tenir le fort» jusqu’à un retour souhaité des masses d’étudiants et étudiantes à l’automne, et son compte Twitter (@frogsarelovely) devient autant une source d’information privilégiée sur ce qui se passe dans la rue qu’une manière d’affirmer que celle-ci continue toujours d’être occupée, soir après soir.

De la circulation et de ses entraves

Au cours de l’été 2012, donc, alors que la participation aux manifestations nocturnes diminue, la répression s’intensifie, ceci permettant cela. Les irréductibles sont dûment profilés: les agents attitrés aux manifestations (dont la nouvelle mouture de la Brigade urbaine − «Une vraie police des manifs», titrait glorieusement Le Journal de Montréal du 17 juillet) sont en mesure d’interpeller les manifestants et manifestantes par leur petit nom (dont Cécile) et mentionnent à l’occasion d’autres détails personnels (p. ex., dans le cas de Cécile, sa date de naissance) pour que tout le monde sache qu’il ou elle est bien fiché. Commentaires désobligeants («Heille, Cécile, pourquoi tu vas pas te coucher, tu vois pas que t’es trop vieille pour être ici?»), menaces, dispersions, mini-souricières, accusations individuelles, tout y passe pour casser ceux et celles qui n’auraient pas compris qu’il est temps de passer à autre chose. Les jeunes étudiants et étudiantes sont particulièrement visés au début, mais éventuellement tout le monde ou presque y passe.

Cet article, adopté en 2000 afin de se prémunir contre des actions de blocage d’autoroute par les camionneurs, interdit à quiconque «au cours d’une action concertée destinée à entraver de quelque manière la circulation des véhicules routiers sur un chemin public, [d’]en occuper la chaussée, l’accotement, une autre partie de l’emprise ou les abords ou [d’]y placer un véhicule ou un obstacle, de manière à entraver la circulation des véhicules routiers sur ce chemin ou l’accès à un tel chemin». Un alinéa précise qu’il ne s’applique pas aux défilés et manifestations «préalablement autorisées par la personne responsable de l’entretien du chemin public à la condition que le chemin utilisé soit fermé à la circulation ou sous contrôle d’un corps de police». Dans les débats parlementaires, le ministre des Transports de l’époque, Guy Chevrette, ne semble pas certain si la personne responsable est la municipalité, le ministère des Transports ou la police (ceux et celles qui veulent manifester «vont chercher le permis de la police», dit-il, avant d’être corrigé par Yvan Bordeleau, député de l’Acadie: «Le permis de la municipalité?»). Il faudra néanmoins attendre 11 ans après son adoption et quelques verdicts de non-culpabilité à des accusations criminelles d’attroupement illégal pour que l’article 500.1 soit appliqué à une manifestation. L’heureuse élue fut bien entendu la manifestation organisée par le Collectif opposé à la brutalité policière: 239 personnes furent arrêtées le 15 mars 2011. Elles furent reconnues coupables en 2014, mais la cause est toujours en appel relativement à la constitutionnalité de l’article. Depuis 2012, les corps policiers préfèrent usuellement appliquer les règlements municipaux anti-manifestations dont ils disposent (dont le célèbre règlement P-6 de la Ville de Montréal) sauf lorsque les manifestations que l’on souhaite réprimer se déroulent à l’extérieur des juridictions municipales (par. ex., les ponts, les autoroutes), mais cette règle comporte plusieurs exceptions. Deux concernent Cécile.

Alors qu’elle documente la manifestation de nuit du 2 juillet 2012, Cécile et quelques autres personnes sont poussées de la rue vers le trottoir par une escouade à vélo et prises en souricière. On leur remet une contravention de 494$ en vertu de l’article 500.1 avant de les relâcher. Le 20 août, vers la fin d’une manifestation de nuit presque arrivée à terme (c’est-à-dire au parc Émilie-Gamelin), un peloton de policiers du groupe d’intervention jaillit d’une fourgonnette et entoure Cécile. Le but de cette opération violente et dramatique est de lui remettre une seconde contravention en vertu de l’article 500.1, non pas pour le soir même, mais pour trois jours plus tôt, le 17 août à 22 h 35. Mais que s’est-il passé exactement, le 17 août à 22 h 35?

Cécile est sur le trottoir avec des ami-e-s après une manifestation nocturne qui s’est terminée, selon le SPVM, à 22 h 09. Elle attend d’autres amis qui discutent avec des policiers. Soudainement, un policier du groupe d’intervention sprinte en direction d’une personne plutôt âgée et que personne n’avait vue auparavant dans l’objectif supposé de l’interpeller. (L’histoire ne dit pas ce qui arrive de ce «manifestant».)

Elle se rappelle peu de ce qui s’est passé par la suite. Les douleurs dureront plusieurs mois, et après quelques semaines, elle sera presque incapable de bouger durant quelques jours. Voici ce qui s’est passé, le 17 août 2012 à 22 h 35, et qui par la mystérieuse alchimie de la répression s’est vu transmuté en une contravention pour avoir «entravé», sur une chaussée où elle ne se trouvait pas, un «véhicule routier» qui était en fait un policier.

«Pow»

Quelques jours plus tard, le 23 août, Cécile attend avec un petit groupe le début de la manifestation nocturne. L’agent Alexandre Viau (matricule 4408), escorté par une demi-douzaine de policiers de l’escouade urbaine, surprend Cécile et lui annonce furieusement qu’il l’arrête pour menaces de mort envers un policier. Alors que Cécile est menottée, l’agent Viau prend le téléphone de Cécile directement dans la poche frontale de sa chemise, et on fouille son sac sur place. Pendant ce processus, l’agent Viau glousse de joie: «Tu retourneras plus dans les manifs, c’est ta dernière manif!» Il refuse de rendre son téléphone à Cécile: «Plains-toi, plains-toi à mon boss, plains-toi au boss de mon boss, plains-toi au maire, plains-toi à n’importe qui, vas-y, vas-y, tu veux-tu gager que y’a rien qui va se passer, tu veux-tu gager, tu veux-tu gager?» scande-t-il répétitivement, comme un enfant.

Cécile cesse toute communication avec l’agent Viau, qui conserve son téléphone. Une fois parquée dans une voiture de police où il n’y a aucune place pour ses jambes, on lui lit ses droits. Au centre opérationnel, on fait un inventaire de ses biens, que Cécile refuse de signer puisqu’il ne mentionne aucunement son téléphone. Le préposé demande au policier accompagnant Cécile pourquoi cette dernière n’a pas son téléphone, ce qu’il sait, mais l’agent reste silencieux. Heureusement pour Cécile, un autre agent moins expérimenté arrive au bon moment et dit au préposé que le téléphone est en possession de l’agent Viau et qu’il doit le ramener à la fin de son quart de travail. On lui donne une couverture avant de l’envoyer dans une cellule froide en attente de la visite d’un inspecteur qui décidera de son sort vers 2 h 30 (il est approximativement 22 h).

L’inspecteur se présente éventuellement. Il demande à Cécile de signer l’approbation de sa condition (demeurer à 100 mètres de l’agent Viau en toutes circonstances) pour quitter sa cellule. Cécile demande à l’inspecteur où se trouve son téléphone, ce dernier la rassure, il est en leur possession. Cécile demande à le voir. L’inspecteur repart, enragé. Il revient quelques minutes plus tard: «On a un problème.» Le téléphone serait dans un coffre-fort que personne ne pourrait ouvrir avant le mardi suivant. (Nous sommes le jeudi soir.) De toute façon, plaide-t-il, ils peuvent prendre tout ce qui se trouve sur son téléphone et l’utiliser contre elle, et si elle ne signe pas, elle passera la fin de semaine en prison. Cécile refuse de partir sans son téléphone. L’inspecteur part, revient: «Si on pouvait ouvrir le coffre, on le ferait», plaide-t-il à la recherche de la sympathie de sa détenue. Cécile refuse à nouveau. L’inspecteur part, revient: «Si on trouve quelqu’un pour venir ouvrir le coffre, est-ce que tu vas signer?» Elle accepte. Vers 5 h du matin, l’inspecteur annonce qu’ils sont en possession du téléphone. Cécile insiste pour le voir, vérifie qu’il fonctionne bien et que rien n’est endommagé. Elle signe et on la libère. Elle doit retourner au centre opérationnel le 30 août pour empreintes digitales et photographies, ce qu’elle fera.

Entre son arrestation du 23 août et le 7 septembre, date de la première étape préliminaire de son procès (la rapidité des procédures s’expliquant par la propension du système de justice à s’activer automagiquement lorsqu’un policier est en cause), Cécile n’a absolument aucune idée ni des faits allégués derrière la gravissime accusation de menaces de mort envers un policier, ni qui elles concernent. Elle se demande si c’est à cause des slogans qu’elle chante dans les manifestations. Le 7 septembre, Cécile apprend que les faits allégués se seraient produits la veille de son arrestation, le 22 août. Mais que s’est-il passé, le 22 août?

Avec quelques dizaines de milliers de personnes, Cécile prend part à la grande manifestation mensuelle du 22. À la suite de la manifestation, alors qu’elle marche dans le Vieux-Montréal avec des ami-e-s, une escouade à vélo, dont fait partie l’agent Viau, passe près du groupe. Cécile lui demande pourquoi il n’est pas déguisé en «black bloc», référence à la ressemblance entre l’escouade urbaine, toute vêtue de noir, et les participants à cette tactique. L’agent Viau lui répond: «Attends, toi, à soir», sur un ton qui aurait pu être celui d’une blague. Un peu plus tard, coin Ste-Catherine et St-Denis, Cécile revoit l’agent Viau avec d’autres policiers. Elle tente avec ses amis d’identifier un autre policier (l’agent Daniel Théorêt, matricule 1306) qui, le 18 août, a lancé un manifestant âgé par terre avant de l’accuser de voies de fait sur un policier et d’entrave au travail d’un policier. Se faisant, comme ses amis, elle pointe vers les policiers, tant vers l’agent Viau que vers les autres. Selon l’agent Viau, seule Cécile pointait, et elle pointait lui seul. Ses doigts auraient imité la forme d’un pistolet. Elle aurait même dit «pow», ce qu’il aurait même entendu de l’autre côté de la rue.

À la suite de cet incident, Cécile doit s’informer de la présence de l’agent Viau dans les manifestations et les quitter s’il y est, les manifestations étant petites et 100 mètres étant beaucoup de mètres. L’agent Viau est souvent, très souvent attitré aux manifestations, et Cécile doit les quitter à plusieurs reprises. Elle réussit quand même à manifester à l’occasion, y compris les 22 mars et 5 avril 2013 où elle sera arrêtée comme quelques centaines d’autres en vertu du règlement municipal P-6, qui rendent illégales les manifestations qui ne collaborent pas avec les forces policières en leur remettant à l’avance leur itinéraire et en s’assurant qu’il soit respecté.

La «justice»

Le 11 avril 2013, Cécile comparait pour faire face aux accusations de menaces de mort contre l’agent Viau. Malgré qu’elle soit pauvre, l’aide juridique lui a été refusée selon l’argument, si on veut appeler la chose ainsi, que c’est sa première offense et qu’en pratique elle ne risque pas la prison. Rappelons qu’en théorie, du moins, l’accusation de menace «de causer la mort ou des lésions corporelles à quelqu’un», article 264.1 (1) a) du Code criminel, peut mener à 5 ans de prison si elle est traitée comme un acte criminel, et à 18 mois si elle est traitée comme une infraction. Me Denis Poitras, qui a toujours son droit de pratique à l’époque, représente Cécile gratuitement. L’agent Viau est présent, Cécile ne le reconnaît même pas. Me Anne Joncas-Côté, procureure de la Ville de Montréal, représente l’agent Viau. Alors que le procès est en pause, Me Poitras approche Cécile et lui annonce qu’après discussion, Me Joncas-Côté aimerait lui faire une proposition en échange d’un plaidoyer de culpabilité à des accusations réduites. L’histoire ne dira pas sous quel chef d’accusation, puisque Cécile interrompt Me Poitras avant qu’il puisse finir d’expliquer l’offre: pas question de faire un «deal».

Me Poitras retourne discuter avec Me Joncas-Côté. Il revient, sourire aux lèvres. L’agent Viau quitte la salle en colère. «Je pense qu’ils n’ont pas de preuves.» Face au juge, Me Poitras dit quelques mots, Me Joncas-Côté affirme que la Ville n’a pas de preuves, le juge prononce l’acquittement. C’est fini. Cécile est heureuse, puis furieuse. Dans d’autres circonstances (si elle avait été plus jeune, si elle avait eu plus à perdre, si elle avait été plus insécure, si elle avait eu un autre avocat…), elle aurait pu plaider coupable. Elle pense surtout aux jeunes étudiants et étudiantes qui, pour avoir manifesté comme elle, jouent leur avenir dans des procédures de cette espèce.

Avant de conclure l’histoire de Cécile, permettons-nous quand même le temps d’une phrase pour prendre acte du fait qu’une procureure de la Ville de Montréal, engagée au service de ses citoyens et citoyennes, a demandé à une citoyenne de cette même ville de plaider coupable en sachant n’avoir aucune preuve envers celle-ci.

On peut trouver ceci aberrant, mais ce n’est pas une aberration. C’est ainsi que les choses se font. L’histoire ne dit pas si les procureurs et procureures de la Ville de Montréal sont évalués au «rendement», ce qui expliquerait beaucoup mais ne justifierait rien.

Aujourd’hui, après plusieurs incidents de brutalité policière, donc, une accusation de menaces à l’endroit d’un policier, deux arrestations et accusations en vertu de l’article 500.1 du Code de la sécurité routière (une abandonnée, l’autre rejetée par le juge) et seize rendez-vous en cour relatifs à ces trois accusations; après trois arrestations de masse et accusations en vertu du règlement municipal P-6 (la troisième et dernière fois lors de la manifestation contre Enbridge du 10 octobre 2013) dont l’issue légale est toujours inconnue − après tout ça, donc, Cécile Riel manifeste toujours.

Pour aider ou en savoir plus

Contribuez à la campagne de financement de la Ligue des droits et libertés et du Collectif opposé à la brutalité policière afin d’en appeler du jugement sur la constitutionnalité de l’article 500.1 du Code de la sécurité routière, partie intégrante de l’arsenal légal utilisé par les corps policiers québécois pour réprimer les manifestations pacifiques.

La publication de cet article aurait été impossible sans le travail exceptionnel de documentation de Marco Simonsen-Sereda, un homme à la mémoire et au cœur immense. Je le remercie, ainsi qu’Ethan Cox, pour avoir soulevé jadis le traitement réservé à Cécile dans les pages de Rabble. Je remercie également l’équipe du journal Le Devoir, en particulier Marie-Andrée Chouinard, ainsi que le projet Mégaphone Montréal qui ont conjointement facilité une première prise de parole publique sur ces événements.

Pour plus d’informations sur l’article 500.1, deux références indispensables: le travail historique réalisé par Moïse Marcoux-Chabot, De la route à la rue: histoire politique d’un instrument de répression policière et l’analyse historico-légale de Maxime Fournier, Arrestations massives : l’article 500.1 C.S.R..

Chroniques de la répression ordinaire (II): Cécile Riel (@frogsarelovely)

Hommage à Christian Rioux et au Devoir

[Réponse à « Charlie Hebdo: Dernier rempart de nos libertés », publié dans Le Devoir du 19 Janvier 2015.]

Toutes mes félicitations à Christian Rioux qui accomplit ce matin quelque chose d’extrêmement ardu: trouver une philosophe qui pense exactement comme lui et remettre ses idées réactionnaires une autre fois sur la table sous le couvert d’une entrevue.

Tout y est:

  1. Charlie Hebdo (« dernier rempart de la liberté », parce que comme dirait Bolduc s’il savait ce qu’est une hyperbole, une hyperbole n’a jamais tué personne).
  2. Motherfucking ubique Voltaire (plaignons-le un instant, jamais autant de cons ne se sont réclamés d’un philosophe en un si court laps de temps).
  3. La tradition éternelle (?) des caricatures françaises (mais lesquelles?).
  4. On ne peut pas insulter les personnes (!) mais Mahomet c’est pas une personne c’est une idée (?).
  5. En République il faut tout supporter (ça c’est vrai) même ce qui est aggressant et insultant, mais admettons que refuser de chanter la Marseillaise c’est quand même fucking louche (« Marchons, marchons! Qu’un sang impur, abreuve nos sillons! »).
  6. La haine qui est montée « tellement vite » en sept ans (?).
  7. C’est notre faute de pas avoir assez quotidiennement encouragé le blasphème.
  8. En tout cas c’est la faute de la gauche.
  9. Mauvaise conscience.
  10. Maudites fausses accusations d’islamophobie, on peut plus rien dire nul part (sauf sur absolument toutes les tribunes).
  11. Alain Finkielkraut.
  12. Il y a, somme toute, trois camps: Le Pen, les islamophiles ou ceux et celles qui les tolèrent, et le juste milieu plaqué en or, LA VRAIE DE VRAIE LAÏCITÉ.

Mes ami-es, la philosophie et les philosophes, ça sert à nous faire réfléchir, et à nous aider à comprendre, dans la mesure du possible, comment mieux réfléchir. Ça ne sert pas à nous dire quoi penser (ce qui s’applique tout autant à mes propres propos, bien entendu), et encore moins à être foutu dans un journal comme figure d’autorité pour légitimer ce qu’on pense par ailleurs. C’est ce que Christian Rioux fait ce matin. C’est ce que « Le devoir de philo » fait essentiellement à chaque devoir de philo, qu’on soit d’accord avec le propos ou pas. C’est rendre un bien mauvais service à la philosophie que de s’en servir ainsi: en donnant l’impression que ce n’est qu’à ça que ça sert, on donne raison à ceux et celles qui pensent qu’on peut bien s’en passer. Anarchopanda espère sincèrement que ce n’est pas ce que Le Devoir souhaite, et qu’il soit encore capable de se réformer.

Hommage à Christian Rioux et au Devoir