De l’histoire et de sa « richesse »

(Réponse à Réjean Bergeron – La riche histoire du blasphème, publié dans Le Devoir du 15 Janvier 2015.)

Mon collègue Réjean Bergeron s’est récemment commis dans les pages du Devoir pour s’opposer à la notion de blasphème d’un point de vue historique. L’objectif est plutôt louable, concédons-le d’emblée, et les motifs le sont probablement aussi. Ceci étant dit, puisqu’on souhaite nous parler d’histoire, parlons-en.

Bien qu’on puisse comprendre que M. Bergeron souhaite se situer dans une tradition ancestrale de contestation épistémologique du divin qui débuterait avec Protagoras, il est tout à fait irresponsable d’affirmer comme un fait que Protagoras fut poursuivi pour impiété à Athènes et que son oeuvre fût détruite. Sur le procès, le consensus académique est que cette histoire est hautement problématique, et l’hypothèse la plus avérée est celle d’une assimilation avec le procès d’Anaxagore. (Puisqu’Anaxagore a dit ceci et que cela lui est arrivé, et que Protagoras a dit quelque chose de similaire, quelque chose de similaire a du lui arriver. Une très mauvaise manière de faire de l’histoire.) D’autre part, d’affirmer que ses livres auraient été détruits à l’époque est obscène. Tout nous indique que Protagoras était tenu dans la plus grande estime par une large proportion des Athéniens; c’est par ailleurs l’engouement de ces derniers pour des sophistes tels que Gorgias et Protagoras qui explique en partie l’effort que Platon déploie afin de les réfuter. Et on nous demande de croire que l’on aurait détruit les livres de Protagoras parce qu’il exprime un doute sur l’existence du divin, alors que malgré l’expulsion d’Anaxagore pour avoir affirmé que le soleil et la lune, qui étaient effectivement des divinités selon la religion grecque, n’étaient que des morceaux de pierre, on peut encore une génération plus tard se procurer facilement ses livres au marché public, tel que le relate Socrate dans l’Apologie? Soyons sérieux un instant.

Au paragraphe suivant, on implique de façon hallucinante qu’au niveau de la violence relative aux croyances, les athées n’auraient rien à se reprocher. Peut-être que pour M. Bergeron l’histoire se conclut antérieurement à l’avènement de ce que l’on a appelé « communisme »? On peut certes argumenter qu’au travers de l’histoire, la violence est très souvent légitimée par le discours religieux, mais puisque la majorité de l’humanité, au travers de cette même histoire, fut croyante, on se demande bien ce que ça prouve. Peut-être quelque chose à propos de la religion en particulier. Peut-être quelque chose à propos de la croyance en général. Peut-être même, qui sait, quelque chose à propos de l’humain.

Si on souhaite faire appel à la «richesse » de l’histoire pour justifier sa position, donc, la première chose à faire serait peut-être de respecter cette richesse en n’en soustrayant rien, certainement pas volontairement, et idéalement le moins possible par ignorance. Il y aurait beaucoup d’autres choses à dire sur le texte de M. Bergeron, mais notons en brièvement deux pour conclure. Premièrement, que l’attitude de M. Bergeron qui dichotomise entre les mauvais croyants et les gentils non-croyants reproduit assez exactement le schème que M. Bergeron critique au sein du discours religieux. Deuxièmement, que ce schème est une forme de violence, et la justification potentielle d’autres violences. Ce qui ressemble un peu trop à ce qu’on reproche au blasphème, finalement.

De l’histoire et de sa « richesse »