Lettre ouverte à ceux et celles qui manifesteraient contre P-6 si seulement nous donnions notre itinéraire comme des gens raisonnables

[Originellement publié dans le journal Le Devoir du 1er Novembre 2013.]

Chers alliés, chères alliées,

Puisque vous manifesteriez contre le Règlement sur la prévention des troubles de la paix, de la sécurité et de l’ordre publics, et sur l’utilisation du domaine public — ou Règlement P-6 — particulièrement dans sa version amendée en 2012 sous le régime Tremblay si seulement nous donnions notre itinéraire comme des gens raisonnables, permettez-moi de postuler que pour vous, P-6, dans sa version actuelle, n’est pas acceptable dans le cadre d’une société libre et démocratique; qu’il porte atteinte à des droits autrement plus importants que celui prétendu de jouir de sa bagnole au centre-ville (parce qu’à pied ou en vélo ça circule toujours très bien); qu’il menace au moins toute manifestation spontanée ou organisée horizontalement et sans service d’ordre ainsi que toute manifestation avec itinéraire désirant circuler dans des circonstances déplaisant au SPVM ou déviant pour quelque raison de son trajet; qu’il sera éventuellement déclaré inconstitutionnel et donc illégal par la lucidité de quelque tribunal.

De votre côté, soyez assurés que je vous crois sincères dans votre volonté de nous aider à ne pas attendre la fin de ces longues procédures pour décapiter le règlement P-6; que je comprends aussi votre crainte d’arrestation en vertu de ce dernier, de blessures lors de la fermeture de la souricière qui vous attend, de détention à la fraiche durant plusieurs heures sans grand espace pour bouger et sans accès à de l’eau ou à des toilettes; que j’imagine que vous n’avez pas particulièrement de béguin pour la fouille, le menottage au dos avec des tie-wraps trop serrés, l’identification photo et vidéo sans votre autorisation, le parachutage à l’autre bout de la ville et la libération après la fermeture du métro; que vous ne reluquez pas particulièrement l’idée que l’on vous considère comme une matière à gérer au milieu d’un paquet de gens ne faisant tous et toutes qu’exécuter leurs ordres, esquivant ainsi la nécessité de justifier le moindre de leurs décrets; que vous auriez préféré, si vous aviez été à ma place le 22 mars 2013, assister à votre concert de Nick Cave & the Bad Seeds plutôt que de risquer d’avoir à débourser 637$ en amende.

Qui ne vous comprendrait pas? Certainement pas moi.

Alors vous avez peur, pour vous-mêmes et peut-être pour nous aussi, comme j’ai moi-même peur ou peut-être un peu plus, et vous aimeriez que nous donnions notre itinéraire — juste une petite fois, puisque ce n’est pas coutume — afin de vous sentir aptes à marcher à nos côtés pour dénoncer ce règlement inique. J’ai peur de devoir être le porteur d’une bien mauvaise nouvelle : itinéraire ou pas, vous devriez avoir peur.

Vous savez peut-être, en effet, que beaucoup de manifestations n’ayant pas remis leur itinéraire ont néanmoins été «tolérées» («négligées»?) par le SPVM en 2013.  Vous savez probablement que certaines d’entre elles qui défilaient sur le trottoir (1) ou dont le parcours était soit évident (2), soit inexistant (3) furent réprimées ou sérieusement menacées de l’être. Il suffit en effet au SPVM de passer de l’article 2.1 (sur l’itinéraire) à l’article 2 du même règlement pour que toute manifestation troublant ou menaçant la paix selon le « bon » jugement du SPVM soit réputée digne d’être réprimée par des arrestations de masse.

Alors la question à vous poser avant de venir manifester si vous ne désirez pas que votre liberté d’expression s’achète au prix des traitements décrits ci-haut n’est pas « va-t-on donner l’itinéraire? », mais « les responsables du SPVM jugeront-ils que nous troublons ou allons troubler la paix, selon leur compréhension de ce que cela signifie? ». Peut-être jugeront-ils que non, ou pas suffisamment pour justifier une intervention. Peut-être fonderont-ils ce jugement sur la base de facteurs comme le nombre de manifestants et de manifestantes, l’effectif policier disponible, la météo. (4) Peut-être aussi, qui sait, sur la base du fait que la cause ne les visera pas trop personnellement, ne rappellera pas trop 2012, ne sera pas trop  anticapitaliste; que la manifestation sera assez discrète à leur goût, qu’elle se tiendra loin des grandes artères commerciales; que beaucoup des personnes présentes seront — comme vous peut-être, qui sait — considérées par les constables sur place comme des membres constructifs de la société et donc dignes d’un respect qu’ils et elles n’ont manifestement pas le désir ou la capacité d’étendre à plusieurs. Tout ou presque sauf la question fondamentale, « des actes criminels ont-ils été commis?», qui ne justifierait par ailleurs que l’arrestation des gens ayant causé ces méfaits, pas l’arrestation de masse et la culpabilité par association qu’elle implique. Peut-être donc, sur la base de ces divers facteurs plus ou moins loufoques, vous en tirerez-vous cette fois. Peut-être nous en tirerons-nous aussi.

Mais peut-être pas.

Nous devons donc conclure que manifester significativement et sans risque, pour certaines causes dont la nôtre, dans le contexte actuel, itinéraire ou pas, est impossible. Plus fondamentalement : si vous venez et que vous vous en tirez, si on ne s’en tire que tant que vous êtes là, ou plus généralement que tant que notre manifestation est jugée « tolérable » (« négligeable?») par ce SPVM que nous avons appris à mieux connaitre en 2012, qu’aurons-nous gagné, vraiment? Je vous laisse avec ça, et vous souhaite de vaincre votre peur. Si vous en êtes incapables, nous vous comprenons, c’est d’ailleurs arrivé à plusieurs ayant défié P-6, et ça arrivera probablement à d’autres. Ça m’arrivera peut-être, qui sait. Nous accueillons à bras ouverts toute l’aide que vous serez capable d’offrir à cette lutte, selon vos capacités. Mais, de grâce, ne nous demandez plus de donner notre itinéraire. Demandez plutôt justice à ceux et celles qui nous répriment : à notre service de police qui ne serait qu’un simple exécutant s’il ne militait pas activement pour la préservation de P-6 (5), et avant tout aux membres de la classe politique qui encouragent, cautionnent ou tolèrent cet état des choses.

Cordialement,

Anarchopanda pour la gratuité scolaire

(1) Comme lors de la toute récente manifestation contre le projet de pipeline Enbridge du 10 octobre 2013.

(2) Notamment la manifestation de la Journée des travailleurs et travailleuses du 1er mai et ses 447 arrestations, car entendons-nous qu’il n’y a pas vingt manières sensées de marcher de l’Hôtel de ville au Club sélect 357c.

(3) Puisque la manifestation était statique, comme lors de la fameuse manifestation devant l’école primaire Saint-Pierre-Claver du 2 mai 2013.

(4) Ian Lafrenière, commandant aux communications du SPVM, cité par Marie-Michèle Sioui, Règlement P-6 : pas de règles d’application précises, « La Presse », 1er septembre 2013.

(5) Jeanne Corriveau, Le SPVM défend son application du règlement P-6, « Le Devoir », 18 avril 2013.

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