LE QUASI KIDNAPPING D’ANARCHOPANDA

[Poisson d’avril originellement posté sur Facebook le 1er avril 2013.]

LE QUASI KIDNAPPING D’ANARCHOPANDA*

Plus tôt ce soir, peu après dix heures. Comme il est souvent d’usage après avoir pesté contre un quelconque invité péquiste à Tout le Monde en Parle, Anarchopanda s’allonge sur le sol de sa tanière avec un scotch et un bon bouquin pour oublier. Des bruits suspects proviennent de l’extérieur : une insolente famille de ratons-laveurs cherche-t-elle à s’imposer? Anarchopanda enfile un pyjama et sort voir de quoi il en retourne.

« Sureté du Québec. Article trente-et-un, veuillez nous suivre, s’il vous plait. »

Anarchopanda, autant habitué aux détentions préventives sans motif raisonnable que troublé par l’inexplicable politesse des agents, pénètre non sans quelque difficulté dans la très anonyme Econoline blanche qui démarre aussitôt. Les vitres sont teintées rare, il ne sait pas où ce voyage au bout de la nuit se terminera.

Après de longues minutes, le véhicule banalisé s’arrête brusquement. La porte s’ouvre, et les agents poussent Anarchopanda à l’intérieur de ce qui s’avère être un restaurant bobo du Vieux-Montréal. L’établissement est vide, la lumière tamisée, une musique lascive (Barry White?) sur les haut-parleurs. Tout cela n’augure rien de bon.

À la demande des agents, Anarchopanda s’assoit à la seule table avec couvert. On lui bande les yeux, il ne discerne plus que la lueur illusoirement distante des deux chandelles qui ornent la table. Le temps passe, les agents semblent avoir disparu, mais Anarchopanda n’ose se débander les yeux de peur qu’on lui serve une ration de CS pourtant proscrits en temps de guerre ou d’euphémiques « bâtons cinétiques ».

« Vous pouvez enlever votre bandeau », lui dit une voix féminine, rauque mais assurée. Les yeux de l’ailuropède s’adaptent rapidement, sélection naturelle oblige, à la lumière ambiante. Devant lui, par ordre de proximité, une assiette de bambous au cari vert, les chandelles susmentionnées, un osso buco et Pauline Marois. Elle semble pâle, fatiguée.

« Pardonnez-moi d’avoir procédé ainsi. Je n’en peux plus, je dois briser ce silence, mais je ne peux pas parler en public, je suis muselée. Je ne savais pas vers qui me tourner… j’ai pensé à vous. » Ses lèvres tremblent, ce n’est vraisemblablement pas son premier verre de Shiraz.

Anarchopanda ne sait pas quoi dire, mais parler est obsolète. Pauline s’épanche, mue par quelque puissance intérieure et occulte, un barrage en cours de rupture.

« Je sais bien que ça n’a pas d’allure ce qui se passe. Nous sommes enlisés dans nos propres contradictions, poussés par la fatalité électorale à défendre les mêmes dispositions de P-6 que nous portions en anathème il y a de cela quelques mois seulement au sujet de la loi 12. Véronique Hivon ne me parle plus, Marie Malavoy a vomi dans une poubelle durant la dernière réunion du caucus ministériel, Lisée s’enlise dans les pilules… je ne sais plus quoi faire. Et là, ce qui vient de sortir sur Victoriaville… et c’est eux qui sont censés me protéger! »

Sa voix se brise, Pauline éclate en sanglots. Soudainement, elle frappe la table du poing, et l’osso buco, qui porterait plainte pour voie de fait s’il était conscient, termine sa trajectoire sur le plancher, non sans avoir effleuré la robe de la première dame. Douze agents de la SQ ainsi qu’un chien et un hélicoptère entrent en trombe dans la pièce, vraisemblablement désireux de se racheter pour un certain soir au Métropolis, mais Pauline les renvoie du revers de sa main gantée. Anarchopanda hésite, puis lui offre une serviette de table préalablement mouillée à même son verre d’eau, maladroitement puisqu’une patte de quatre doigts est opérationnellement inefficace lors de circonstances mondaines.

Pauline essuie sa robe avec la serviette mouillée, puis mouille sa propre serviette de ses larmes avant de se moucher dedans avec fracas. Quelques minutes passent puis ses épaules se raidissent et elle retrouve la stature d’une femme d’état, toute de béton, alors que Barry White étend à nouveau son empire sur le battement des pales d’un hélicoptère déjà parti réprimer quelque autre attroupement.

« Je… écoute, c’est assez, on ne peut plus vivre comme ça. Au diable les sondages, de toute façon ce parti est déjà mort, on le sait tous, alors aussi bien mourir dans la dignité. » Elle ne peut s’empêcher un sourire ironique, c’était vraiment une bonne joke d’euthanasie. « J’écris demain à Applebaum et Labeaume, c’est pas comme s’ils avaient des dizaines de milliers de deniers publics à bruler en frais légaux pour défendre l’indéfendable, je suis certain qu’Applebaum va comprendre et Labeaume… Labeaume, il nous en doit toute une à Maltais avec son estie d’amphithéâtre. Et vous allez l’avoir, votre vraie commission d’enquête, indépendante pis toute, et je vous en passe un papier qu’elle va aussi considérer l’angle politique de ce qui s’est passé. C’est pas comme si c’était nous qui va se ramasser dans le gros du trouble de ce point de vue là… »

Son regard quitte Anarchopanda et semble fixer quelque chose au loin, dans une distance inénarrable, peut-être une poussière virevoltant dans l’abysse de cette nuit montréalaise, symbole pas très subtil de l’arbitraire d’une destinée humaine, la sienne. Un sourire orne ses lèvres, elle semble désormais détendue. Un serveur hésitant dépose des tiramisus, Anarchopanda est au régime car il marche moins souvent que d’habitude, la première dame engouffre les deux portions avec l’alacrité d’une survivante de camp de concentration. Ses pommettes rougissent, elle vit à nouveau.

« Merci de m’avoir tenu compagnie. Vous savez, quand on est reine, des fois on se sent tellement seule… Je sais que vous ne donnez pas d’autographes, en tout cas c’est ce que le responsable du SPVM m’a dit après que vous lui ayez refusé le soir de votre arrestation, mais… peut-être une petite photo pour mettre sur mon compte Instagram? J’essaie de me racheter envers ma nièce, elle est en études féministes à l’Université Laval… »

Anarchopanda acquiesce, il est un gentlepanda. On l’escorte jusqu’à sa tanière, toutes ses certitudes ébranlées. En terminant son scotch, il se demande s’il se demandera demain matin si tout cela n’était qu’un rêve absurde. Il en prend un deuxième, puis un troisième, question d’être certain de ne pas pouvoir le déterminer avec certitude. Même si, comme l’écrit Kant, « l’empire des ombres est le paradis des fantasques », plutôt ne pas y croire et être surpris que vivre d’espoir et être déçu, non?

  • Sous-titre : « Rêves d’un panda mi-aveugle éclairés par des rêves métaphysiques ».
LE QUASI KIDNAPPING D’ANARCHOPANDA